EXODE DES DAMES DE MADRID
difficile de croire à cette misère !... Et comment la décrire ? Tu verras quelques-unes de ces malheureuses, et elles te diront ce qu’elles ont souffert1. Nous n’avons donc pas lieu de tant nous affliger, et vraiment nous n’aurions pas raison. »
La compassion, chez Larrey, était toujours suivie d’actes positifs. Une lettre de lui à sa fille Isaure nous apprend, en effet, qu’il vint au secours des fugitives. Il apitoya sur leur sort les chefs de l’armée, obtint pour elles des distributions régulières d’aliments et leur assura des logements aux étapes. Il prodigua lui-même les soins les plus dévoués à celles qui tombaient malades. Un trait de sa touchante et délicate sollicitude eut pour résultat de faire courir, dans l’armée et à Paris, le bruit de sa mort. Voici comment : Il rencontra un jour une de ces malheureuses évanouie sur la route, serrant dans ses bras son enfant à demi mort d’inanition ; il s’arrêta auprès d’elle et lui donna les secours qu’exigeait son état; après l’avoir ranimée, il la fit installer dans sa voiture et poursuivit sa route à pied sur Aranda. L’arrivée de cette voiture bien connue de l’armée sans son maître inspira des craintes sur son sort, et cette conjecture paraissait d’autant plus probable, que la nouvelle de l’assassinat d’un des chirurgiens de l’armée parvenait en même temps au quartier général. Le bruit de sa mort se répandit dans la garde impériale, où elle provoqua des .scènes d’attendrissement. On vit de ces vieux soldats pleurer leur chirurgien et jurer de le venger. L’entrée de Larrey sain et sauf à Aranda détermina des explosions de joie, et il se rendit compte, en ce moment, de l’attachement que lui portait l’armée2.
1 Larrey, Correspondance privée. Lettre à Mme Larrey, Burgos, 11 août 1808.
2 Le roi Joseph lui exprima lui -même sa satisfaction de la fausseté de cette nouvelle.
« Hier, j’ai fait une partie du chemin de Haro ici avec le roi; j’étais en avant avec un de mes officiers, à cheval selon ma coutume et la giberne sur le dos. En me reconnaissant de loin, il a couru sur moi, s’est arrêté court et m’a demandé de mes nouvelles. Il m’a exprimé son contentement de me trouver vivant et m’a félicité. Il m’a entretenu avec une bonté et une affabilité rares. Après quelques observations sur mon service, je lui ai dit :
K — Je suis tout à l’Empereur, à Votre Majesté et à ma patrie, pourvu qu’on
GUERRE D’ESPAGNE
Larrey se trouvait à ce moment, du reste, dans des dispositions morales où l’homme le plus insensible, — et nous savons qu’il était, au contraire, fort compatissant, — est touché par le spectacle de semblables infortunes. Sa chère Laville était, à cette époque, dans un état de grossesse avancée, et il attendait avec la plus grande impatience le moment de sa délivrance. C’était une santé très frêle que celle de Mme Larrey, et son mari appréhendait avec raison cette redoutable épreuve. L’éloignement assombrissait encore son état d’esprit. Il faut voir les lettres qu’il écrivait, non à sa femme, qu’il ne voulait pas inquiéter, mais à sa fdle Isaure, âgée de neuf ans et qui devenait sa confidente. C’est une particularité extraordinaire du caractère de Larrey, que sa façon d’être vis-à-vis de cette enfant. Il lui manquait évidemment la faculté du discernement des âges, et ses recommandations étaient de celles qu’il n’est d’usage d’adresser qu’à une grande personne. Par la même transposition mentale, il devait envoyer plus tard à son fils, jeune écolier de six à sept ans, ses Mémoires et campagnes , au lieu des historiettes qu’on a l’habitude de faire lire aux enfants. Ces singuliers procédés d’éducation précoce n’empêchèrent cependant pas sa fille de devenir une femme accomplie, et son fils d’être un jour un des hommes les plus vraiment distingués de son temps. Il envoyait à Isaure des instructions détaillées sur l’hygiène de sa mère, sur la durée du repos au lit, son alimentation, puis sur le baptême. L’enfant, qui sera un garçon, — Larrey n’entend même pas examiner l’éventualité contraire , — s’appellera Félix-IIippolyte. <r J’ajoute, dit-il, Félix, dans l’espérance qu’il sera plus heureux que son triste père. »
Au moment même où le chirurgien de la garde adressait ces prescriptions à sa fille, Mme Larrey était gravement malade ; elle traversait une crise des plus dangereuses. La fausse
assure l’existence de ma femme et celle de mes enfants, car je suis sans fortune.
« — Tranquillisez-vous, m’a-t-il répondu, mon frère vous aime trop pour laisser manquer votre famille. Vous serez récompensé. » (Larrey, Lettre à Mme Larrey , Miranda, 6 sept. 1808.)