‹ Napoléon et LarreyChapitre 160 sur 319 · COMBAT DE SOMOSIERRA · texte numérisé non relu

COMBAT DE SOMOSIERRA

gravit au galop les pentes de la montagne à travers un feu violent. Arrivé au sommet, il mit pied à terre avec ses cavaliers, courut aux retranchements dont les palissades furent aussitôt arrachées. Après avoir sabré les servants des pièces d’artillerie, il remonta à cheval et se précipita à la tête de ses lanciers sur les Espagnols. Ceux-ci prirent aussitôt la fuite. Mais, sur ce terrain qui allait en s’élargissant sur la pente opposée de la montagne, leur singulière rapidité à la course les servit moins encore qu’à la bataille de Burgos. Les cavaliers, lancés à toute vitesse, ne tardèrent pas à les atteindre avec leurs longues lances, et la plupart restèrent sur le terrain. Quand l’Empereur arriva à son tour sur le défdé, il aperçut le drapeau français flottant sur Buytrago, et vit au delà de la ville, à une lieue dans la plaine, la cavalerie de Montbrun poursuivant .toujours les fugitifs.

Ce brillant combat, — un des plus extraordinaires de l’histoire des guerres, — ne coûta guère au régiment polonais qu’une trentaine de blessés; parmi eux était Philippe de Ségur, qui reçut une balle dans le ventre. Le projectile, traversant les tissus, se logea dans la colonne vertébrale, probablement dans l’intervalle des apophyses transverses. Larrey se garda d’aller l’y chercher1, et se contenta d’appliquer un appareil sur la plaie. Celle-ci fut promptement cicatrisée, et le jeune officier put se rendre à Paris, où l’Empereur le chargea de porter au Corps législatif les drapeaux pris à Burgos et à Somosierra. Larrey pansa et opéra tous les blessés français et espagnols sur les bords du chemin escarpé de la montagne. Il les fit transporter par les voitures de ses ambulances à Buytrago et, de là, à San-Martino, près de Madrid2.

La route de Madrid se trouvant libre, l’Empereur arriva sous ses murs le 2 décembre, — jour anniversaire du cou-

1 Larrey, Relation médicale des campagnes et voyages , p. 393.

Philippe de Ségur, qui fut fait colonel à la suite de sa brillante conduite à Somosierra, était le futur historien de Napoléon Ier (Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812, Paris, 1826).

2 Corresp. Ms. 7774, p. 50. B. N. F. F. N. Acq.

GUERRE D’ESPAGNE

ronnement, — et entra le 4 dans cette capitale, qui se rendit après quelques tentatives de défense. Larrey s’installa de nouveau chez son hôtesse, la vieille marquise de Bogida, et prit possession du grand hôpital qu’il avait déjà occupé. Son repos ne fut pas de longue durée.

L’anéantissement des armées espagnoles allait, en effet, placer l’armée anglaise, débarquée pour prêter la main aux insurgés, dans une situation très critique. Pour éviter un désastre inévitable avec un adversaire comme Napoléon, leur commandant Moore prit le parti de battre en retraite. Dans ce but, tout en portant ses avant-gardes à Valladolid pour avoir l’air de menacer les communications des Français, il avait placé sa ligne d’évacuation sur la route de la Corogne, c’est-à-dire dans la direction de la mer et de sa flotte d’embarquement. Mais l’Empereur devina sa pensée et résolut de lui couper la retraite. On se remit en campagne. Larrey narre les pénibles marches de l’armée française à travers les montagnes du Guadarrama, par des chemins affreux, un froid de neuf degrés et des rafales de neige qui fouettaient le visage et empêchaient d’avancer. Il fit une partie de l’ascension à cheval sur un canon, à l’imitation de l’Empereur et des généraux.

L’armée se dirigea ensuite sur Médina del Campo et Benavente. La température s’était adoucie, mais le dégel avait succédé à la glace; la pluie tombait serrée; les chemins étaient de vrais bourbiers, et la marche excessivement pénible. L’Empereur, tout entier à sa poursuite, entraînait cependant ses troupes sur les pas de l’armée anglaise, qui précipitait sa retraite vers la Corogne, faisant sauter les ponts derrière elle. Il atteignit son arrière-garde à Benavente et la poursuivit jusqu’à Astorga, ville distante de quinze lieues de France, que, dans son impatience, il fit franchir à ses soldats, par un temps affreux et d’abominables routes, en une seule étape. L’engagement de Benavente , avec l’arrière-garde anglaise, fournit soixante blessés qui furent pansés sur le champ de bataille par les chirurgiens des chasseurs de la garde, que leur chef, Lefebvre-Desnouettes, avait

Page 1