‹ Napoléon et LarreyChapitre 166 sur 319 · PRESSENTIMENTS DE LANNES · texte numérisé non relu

PRESSENTIMENTS DE LANNES

tous ceux qui, n’étant atteints que de blessures légères, pouvaient être transportés sans danger. Les fusiliers de la garde, qui étaient restés en ligne, décimés par une pluie de mitraille à laquelle le défaut de munitions les empêcha de répondre, firent de grandes pertes et encombrèrent le soir les ambulances. Mais le blessé le plus important de la journée, tant par l’élévation de son rang dans l’armée que parla gravité du traumatisme qu’il subit et les regrets unanimes que laissa sa mort, fut le maréchal Lannes. Larrey, son fidèle ami, à qui incomba le douloureux devoir de l’opérer et de le soigner, nous a laissé l’histoire de sa blessure.

Tous les Mémoires où sont relatées ces sanglantes campagnes de l’Empire notent de remarquables traits de sinistres pressentiments éprouvés la veille ou le matin même du combat par de vaillants officiers, et justifiés le lendemain par une blessure mortelle. Lannes, qui avait bravé tant de fois la mort, — il était l’homme qui avait été le plus souvent blessé de l’armée française , — offrit un de ces singuliers exemples de prévision de sa fin. Au moment où il montait à cheval le 20 mai pour se rendre à l’île de Lobau, le docteur Lanefranque, médecin de la maison de l’Empereur, s’approcha de lui et le complimenta. Lannes lui répondit en lui exprimant gravement ses appréhensions sur le résultat de la journée et ajouta que, dans tous les cas, le combat qu’il allait livrer serait le dernier1. Pendant cette bataille de deux jours, il joua un très grand rôle, spécialement le 22, où il supporta le poids principal du combat. Après avoir repoussé les premières attaques de l’archiduc, il avait pris à son tour l’offensive et enfoncé le centre de l’armée autrichienne. La bataille était gagnée. C’est à ce moment que l’Empereur, prévenu de la rupture du grand pont qui privait l’armée de ses munitions, donna l’ordre de s’arrêter. Mais il fallait tenir jusqu’au soir pour ne pas être jeté dans le Danube. La journée se passa à prendre et à reprendre les villages d’Aspern

’ Larrey, Note manuscrite. — Constant, Mémoires. — Lanefranque, Lettre à Mlle de Guéhéneuc.

et d’Essling, qui n’étaient plus que des amas de décombres, et à repousser les attaques de l’archiduc Charles, dont les pertes furent énormes et qui dut, en définitive, renoncer à l’espoir d’enlever les positions françaises.

11 y avait tant de morts , qu’on se retranchait avec des cadavres. Pendant ces luttes opiniâtres, Lannes vit blesser mortellement le commandant d’une de ses divisions, le brave général Saint -Hilaire, auquel un boulet enleva les deux pieds. Tous les officiers de son état-major furent blessés ou tués. Le capitaine d’Albuquerque , un des rares officiers espagnols ayant pris du service dans l’armée , que son caractère romanesque, son esprit, sa bravoure, faisaient aimer de tous, fut enlevé de cheval par un boulet et jeté mort aux pieds du maréchal. Le brillant Labédoyère, qui devait avoir une fin tragique en 1815, reçut un coup de biscaïen dans le pied; un autre, de Viry, fut blessé à l’épaule. La Bourdonnaye, renversé par un boulet, fut relevé à demi mort. Marbot, alors capitaine et non colonel, comme dit Thiers l, en portant un ordre de Lannes à Saint -Hilaire, eut sa part de la pluie de mitraille qui s’était abattue à ce moment sur ce général et son état-major, et fut blessé à la cuisse. Il alla se faire panser à une ambulance.

Déjà la charpie et le linge manquaient. Le chirurgien lui enfonça dans sa blessure un paquet de la grosse étoupe avec laquelle on bourrait le canon. On comprend combien ce pansement primitif devait le faire souffrir. Il revint cependant se ranger aux côtés du duc de Montebello et ne le quitta plus. Vers six heures, la journée allait être finie, le maréchal revenait du champ de bataille et se dirigeait lentement vers le quartier impérial. Les résultats négatifs et cependant si meurtriers de la bataille l’avaient attristé. Quelques instants auparavant, le général Pouzet, ancien sergent au régiment de Champagne, qui avait été son instructeur sous la Révolution , aux volontaires du Gers , et auquel

1 L’Emperciir l’avait promu chef d’escadron quelques semaines auparavant; mais le brevet ne lui fut décerné qu’après Wagram.

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