BLESSURE DE LANNES
il portait un attachement filial , venait d’être tué raide à ses côtés d’une balle dans la tête. Ce tragique événement, qui l’avait touché dans ses affections intimes, avait encore assombri son esprit. Pendant qu’il s’absorbait dans de muettes réflexions , un petit boulet de trois arriva sur lui en ricochant, traversa le genou gauche dans son épaisseur et effleura ensuite la cuisse droite , lésant les téguments et une partie du muscle vaste externe. Le maréchal fut renversé sous le coup ; il s’écria qu’il était blessé , et , croyant n’être atteint que légèrement, essaya de se relever, mais retomba aussitôt, impuissant et à demi évanoui l.
L’ambulance centrale où se trouvait Larrey , à la lisière du bois d’Essling, était située à une petite distance du lieu où le maréchal avait été frappé. Prévenu aussitôt, il accourut et l’y fit transporter. L’état général du blessé était excessivement grave; le pouls était misérable, le visage décoloré, la voix éteinte , les yeux larmoyants. La conscience était diminuée, et il ne se rendait, à ce moment, aucun compte de son état. L’examen de la blessure expliqua vite la gravité de ces phénomènes. L’articulation du genou gauche était béante , avec les tissus dilacérés , les ligaments déchirés , les os fracturés et l’artère poplitée divisée. La blessure de la jambe droite n’offrait aucune gravité. Larrey, profondément impressionné, fit appel à toute sa fermeté. Il voyait clairement que, dans l’état de stupeur et de prostration où était le blessé, l’opération, c’est-à-dire l’amputation de la jambe, ne pouvait offrir que peu de chances de succès. Mais il percevait d’une façon encore plus certaine que Lannes allait succomber si on n’intervenait pas. Son parti de ne pas refuser à son illustre ami la seule chance qui lui restât de sauver sa vie était arrêté, mais il voulut d’abord provoquer une consultation. Il manda de l’ile Lobau Paulet, son chirurgien en second de la garde , et Yvan, qui se trouvait au quartier impérial, et les réunit avec les principaux chirurgiens de l’armée. Dans la consultation Yvan se déclara contre l’amputation , mais Paulet et les autres
1 Larrey, Mémoires et campagnes , t. III, p, 25. Note inédite.
chirurgiens se rallièrent à l’avis de Larrey. L’ablation du membre fut résolue, et il fut décidé qu’elle serait immédiatement pratiquée.
Le moment où il convient de pratiquer une amputation reconnue indispensable était alors très discuté. Certains chirurgiens voulaient qu on attendit que le choc dans lequel est plongé l’organisme après un grand traumatisme, fût dissipé et que le blessé ait résisté aux premiers accidents. D’autres , au contraire , à la tête desquels se plaçait Larrey , préconisaient l’opération immédiate et soutenaient qu’elle offre infiniment plus de chance de réussite quand elle est pratiquée avant l’apparition de la fièvre et le développement des complications suppuratives. La conviction de Larrey était à ce sujet absolue et inébranlable, et il déclarait, s appuyant sur un nombre immense de faits personnels , que l’opération devait être faite sur le champ de bataille luimême, le plus tôt possible après la réception de la blessure. Cette opinion nous semble aujourd’hui trop rigoureuse, et nous ne pouvons considérer qu’il soit prudent d’opérer un blessé en état de lipotymie et de stupeur. C’est du reste dans ce sens que s’est prononcée la chirurgie de guerre moderne, et si elle admet avec Larrey qu’une amputation jugée nécessaire doit être pratiquée avant la période de fièvre, elle prescrit aussi qu’il faut laisser le blessé se relever de son état de faiblesse h
Ces explications étaient indispensables pour faire comprendre la rapidité du parti qui fut adopté et la hâte avec laquelle on intervint. Larrey, étant convaincu que là seulement était le salut du maréchal, dut de toute son autorité et de toute la vigueur de son esprit, peser sur la détermination de ses confrères. A vrai dire, nous trouverions aujourd’hui qu’on alla un peu vite en opérant un blessé dans l’état où était Lannes, et nous attendrions au moins quelques heures ou une journée afin laisser le temps à l’organisme de reprendre un peu de vitalité. Mais nous devons reconnaître,
1 Delorme , Traité de chirurgie de guerre , t. I ; Paris , Alcan , 1888.