‹ Napoléon et LarreyChapitre 168 sur 319 · ENTREVUE DE LANNES ET DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

ENTREVUE DE LANNES ET DE NAPOLÉON

d’un autre côté, que le chirurgien de la garde avait une expérience immense, que dans des cas semblables il avait sauvé des opérés, et que sa conduite était parfaitement légitime1. L’opération fut exécutée avec l’ habileté et la prestesse qu’il avait depuis si longtemps conquises. Les modernes n’ont pas inventé, comme quelques-uns d’entre eux semblent le croire, le précepte bienfaisant de la rapidité de l’exécution dans les actes opératoires. Avant eux, Larrey savait combien il importe de ménager chez les grands blessés la douleur, l’épuisement nerveux et la perte de sang; et il opérait avec une rapidité que peu de praticiens de nos jours pourraient égaler. Son intervention dura au plus deux minutes"2. Le blessé fut aussitôt après transporté dans l’île de Lobau. Il y était à peine arrivé que l’Empereur, qui cherchait le maréchal, survint. L’entrevue entre ces deux hommes fut déchirante. Napoléon se précipita en pleurant sur le maréchal, l’étreignit convulsivement: « Lannes, c’est moi, me reconnais -tu? — Oui, Sire, vous perdez votre meilleur ami. — Non, Lannes, tu vivras : Larrey te sauvera comme Fugières en Égypte. N’est -ce pas, Larrey, que vous me répondez de ses jours? » La soirée était déjà avancée, et le groupe que formaient Napoléon et les personnages qui l’accompagnaient était plongé dans une demi -obscurité. L’attention des autres blessés, disséminés sur le sol, fut attirée par les lumières qui brillaient autour de la couche du maréchal : ils reconnurent l’Empereur et, se soulevant sur le sol, ils l’acclamèrent 3 4.

On raconta à cette époque, et on l’a écrit depuis, car l’esprit de parti n’épargna aucune arme de dénigrement vis-à-vis de Napoléon, que Lannes lui adressa à cette minute suprême des reproches sur son ambition et sur les fautes qu’elle lui avait fait commettre, et le conjura de mettre fin à la guerre b

1 Voir page 490 le cas du colonel d’Aboville.

2 Larrey, op. cit., t. III , p. 250.

3 Larrey, Note manuscrite.

4 Cette légende a été propagée par Cadet de Gassicourt, pharmacien de la maison de l’Empereur (cf. Voyage en Autriche) ; mais il n’était pas présent, et le récit qu’il fait de la mort de Lannes n’offre aucun caractère d’authenticité. Il

Larrey , qui a laissé un récit très circonstancié de la blessure et de la mort du maréchal, et son aide de camp Marbot, qui ne le quitta pas un instant, ont contesté ces prétendus reproches. Lannes reçut au contraire avec une sorte de satisfaction douloureuse et reconnaissante les étreintes de son maître. « Dans deux heures, lui dit -il d’abord, vous aurez perdu votre meilleur ami1. » Mais peu à peu il se remonta, et sur les affectueuses paroles que l’Empereur lui adressa en le quittant : « Vous vivrez, mon ami, et je n’aurai pas la douleur d’être séparé de vous , » il répondit e qu’il serait heureux de servir encore longtemps la France et Sa Majesté2 ». A ce moment, le maréchal avait repris la plénitude de ses sens. Il s’informa de la situation de l’armée , apprit avec satisfaction qu’elle rentrait sans être inquiétée dans l’île de Lobau. Puis, se rappelant que Marbot avait été blessé et pansé très sommairement, il pria Larrey d’inspecter son appareil et d’examiner la plaie. Il passa la nuit dans l’île, sous la surveillance de Paulet, couché sur une pile de manteaux de cavalerie en guise de lit. Le lendemain matin, Larrey le fit transporter en embarcation sur la rive droite, dans le village d’Ebersdorf, et placer dans la maison d’un brasseur, malheureusement trop exiguë et insalubre; mais c’était ce qu’on avait trouvé de mieux, et l’état du maréchal ne permettait pas de l’évacuer en bateau sur Vienne 3.

suffit, du reste, de faire remarquer que Lannes n’était guère en état de se livrer à de semblables adjurations.

1 Larrey, Note manuscrite et lettre à Ribes.

2 Marbot, op. cit.

3 Quelques semaines plus tard, Denon, qui projetait un tableau sur la mort de Lannes, ayant fait demander par Ribes quelques renseignements sur l’épisode de sa blessure, Larrey répondit par la note suivante, dont ses grandes occupations expliquent la brièveté :

« Vienne, 18 juillet 1809.

« Au Dr Ribes, chirurgien à l’Hôtel des Invalides.

« Sur la demande de M. Denon , peintre militaire , qui veut représenter la mort de Lannes, Larrey envoie ces renseignements à son ami, mais en exprimant le désir formel qu’on ne le nomme pas ; il profite cependant de l’occasion pour demander de figurer dans ce tableau.

« Lannes a rencontré l’Empereur seulement après avoir été amputé de la jambe gauche, opération faite sur le champ de bataille. L’entrevue a eu lieu sur le bord de l’île. Le maréchal Lannes était à pied venant du quartier général , à la fin du

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