LES BLESSÉS DE LA JOURNÉE
Cependant Larrey avait été obligé de quitter le duc de Montebello pour s’occuper des autres blessés qui réclamaient ses soins. Parmi eux étaient un des héros de la journée, le brave Mouton, et les généraux Claparède, Oudinot et Saint- Hilaire. Les blessures de Claparède et d’Oudinot étaient dénuées de gravité. Mouton avait la main traversée par une balle, et le cas était également simple. Mais Saint-Hilaire avait les deux pieds emportés par un boulet. Il avait été opéré par un des chirurgiens d’ambulance trop près des chevilles, et Larrey, qui professait que l’amputation doit être faite au tiers supérieur de la jambe, attribua sa mort survenue quelques jours après à cette faute opératoire l.
La situation de tous les blessés était critique. Ne prévoyant pas la rupture des ponts, l’administration avait réuni de grandes ressources hospitalières à Vienne et à Ebersdorf et n’avait rien préparé dans l’île de Lobau. Elle se trouvait donc absolument surprise. Seul Larrey, qu’aucun événement ne pouvait surprendre en défaut, y avait installé les ambulances; mais les ambulances de Larrey se composaient de ses voitures, de son personnel, de ses instruments, de ses appareils et de quelques médicaments. Tout ce qui concernait le service des commissaires de guerre, les subsistances, les abris, la literie, et, à défaut de lits, la paille pour coucher les blessés, avait été absolument négligé. L’administration avait organisé les services hospitaliers à Vienne et à Ebersdorf, mais elle n’avait rien préparé dans l’île de
combat, lorsque le fatal projectile est venu l’atteindre. Comme il avait perdu beaucoup de sang avant l’opération et éprouvé une violente commotion, son visage était empreint de la pâleur de la mort et ses forces presque totalement détruites; aussi a-t-il dit à son souverain d’une voix entrecoupée :
« — Dans deux heures, sans doute, vous aurez perdu le meilleur de vos amis. »
« L’Empereur s’est précipité à bas de son cheval pour venir consoler et embrasser son ami. Le maréchal Masséna était également présent. » ( Larrey, Correspondance. Ms. 5876, p. 180. B. N. F. F. N. Acq.)
1 Les autres généraux blessés furent Tharreau, Legrand, Durosnel, Franquemont (Wurtembergeois), Fouler, Gros, Lelièvre de Lagrange, Marulaz, Navelet, de Piré, Destabenrath, de Neuffer (Wurtembergeois). Aux généraux Lannes, Saint- Hilaire et Pouzet, qui furent mortellement frappés, il faut ajouter le général Espagne , qui fut tué le 21 mai.
Lobau. Il n’y existait qu’une seule maison, et elle avait été requise pour établir le quartier impérial. Les blessés qu’on avait transportés des ambulances du champ de bataille étaient donc étendus sur le sol , rassemblés par groupes sur la rive du Danube ou dispersés dans File. La journée du 23 fut brûlante et les trouva à la place où ils avaient été déposés à la hâte dans la soirée et la nuit du 22. Ils souffrirent beaucoup de la chaleur; non seulement on n’avait pu les mettre à l’abri du soleil , mais on n’avait à leur donner ni aliments, ni boissons, ni cordiaux, et la rupture des ponts qui unissaient l’île à la rive droite du Danube, — mal compensée par le petit nombre de bateaux qui pouvaient être employés aux communications, — ne permettait pas de compter sur des approvisionnements immédiats. C’est dans des cas de ce genre, nous le savons, qu’éclataient l’initiative, le dévouement, l’habileté et l’activité de Larrey. Alors qu’il n’y avait plus une apparence de ressources, il trouvait encore le moyen d’en improviser.
Il passa toute la nuit à opérer indistinctement les blessés delà garde et ceux des autres corps, car dans ces grands cataclysmes, — nous le savons, — Larrey n’était plus uniquement le chirurgien de la garde, il devenait aussi celui de toute l’armée, et la direction et le commandement passaient presque toujours entre ses mains. Après l’intervention opératoire, il faisait grouper les opérés par corps et les plaçait dans les conditions les moins défectueuses possible. On n’avait naturellement aucune tente; il en fit fabriquer avec les manteaux des morts, avec des branches d’arbres ou des feuilles de roseaux. Ces abris étaient bien sommaires, mais défendaient cependant un peu les blessés contre la fraîcheur glaciale des nuits et la chaleur intense des journées. Le courage et le sang-froid de ces malheureux étaient inimaginables. N’ayant reçu d’autres secours depuis le moment où ils avaient été blessés qu’un rapide pansement, gisant directement sur le sable, ils ne se plaignaient pas et attendaient leur tour d’être opérés en causant des événements de la journée; quelquesuns plaisantaient, d’autres allaient jusqu’à se faire des poli-