‹ Napoléon et LarreyChapitre 170 sur 319 · LES CHEVAUX DU GÉNÉRAL ROUDET · texte numérisé non relu

LES CHEVAUX DU GÉNÉRAL ROUDET

tesses : <r Docteur, commencez par mon voisin , il souffre plus que moi. »

L’Empereur ne se coucha pas non plus. Contrairement à ses habitudes, il réunit en conseil de guerre ses lieutenants Davout, Masséna et Bessières, et leur fit accepter le parti de ne pas évacuer file de Lobau. Cette résolution arrêtée, il confia le commandement de l’armée à Masséna et s’embarqua avec Savary et Berthier sur un petit bateau qui le conduisit sur l’autre rive. A peine débarqué, il fit appeler Daru et s’occupa activement de faire ravitailler l’armée et les ambulances.

Au matin, les blessés de Larrey n’avaient absorbé qu’un peu d’eau bourbeuse du Danube , qu’on filtrait à travers des pièces de linge Le service des communications par petites barques entre file et Vienne ne pouvait se faire qu’avec une lenteur extrême, et si les soldats valides pouvaient attendre, il n’était que trop certain que les blessés seraient emportés par la faiblesse et l’inanition. Au moment où Larrey se posait avec a-igoisse le problème difficile de leur alimentation, des chevaux attachés à un piquet voisin de l’ambulance, souffrant eux-mêmes de la faim, hennissaient en mordillant avec fureur de rares arbustes qui se trouvaient près d’eux. La question fut aussitôt résolue, Larrey donna l’ordre de les tuer et d’en faire du bouillon.

A peine l’un d’entre eux était-il abattu, qu’arriva le général Boudet, à qui appartenaient ces chevaux. Tl jura, s’emporta, et déclara qu’il se plaindrait à l’Empereur. « Vous ferez ce que vous voudrez, dit Larrey; mais je doute que l’Empereur, qui cédait en Égypte ses chevaux aux pestiférés, pendant qu’il cheminait à pied à travers le désert, vous donne raison et vous fasse des compliments; quant à moi, tant que je serai le chirurgien de cette armée, les braves gens qui se sont fait blesser sous vos ordres ne périront pas d’inanition , et puisque vous refusez vos chevaux, qu’on prenne les miens. » Le général s’en alla en grommelant, se plaignit en effet à Napoléon, qui dit à Larrey, quand il le revit deux jours après à Ebersdorf : « Vous avez donc voulu faire manger à vos blés-

ses les chevaux de mes généraux? — Oui, Sire, et si le service de l’armée de Votre Majesté l’exigeait encore , je serais tout prêt à recommencer. D’ailleurs, de quoi se plaint le général? Il lui reste encore un cheval, tandis que j’ai fait tuer tous les miens. » L’Empereur lui prit l’oreille en riant, lui renouvela les félicitations qu’il lui avait déjà adressées, et lui promit de récompenser brillamment ses services.

Ce n’était pas tout que d’avoir des chevaux pour faire du bouillon, il fallait un récipient pour faire cuire la viande, et on ne possédait pas une seule marmite. Larrey fit prendre des cuirasses dont on modifia un peu la forme , et c’est dans ces appareils improvisés qu’on fit le pot au feu. Le sel, qu’on n’avait pas non plus, fut remplacé par de la poudre à canon. Le bouillon que la cuisson clarifiait fut trouvé naturellement excellent par des gens qui n’avaient pas mangé depuis trentesix heures. Le maréchal Masséna, que l’Empereur avait investi du commandement de l’armée bloquée dans l’île, visitant les ambulances, voulut y goûter; il complimenta Larrey de son initiative, et donna l’ordre de mettre à sa disposition autant de chevaux qu’il le voudrait, — il ne manquait pas de montures sans maîtres, — et de nourrir les troupes par le même procédé, en attendant l’arrivée des subsistances.

Les communications ne tardèrent pas, du reste, à être rétablies. Dans la seule journée du 23 mai, Napoléon, secondé par l’infatigable dévouement de Daru, — ce poète devenu un grand et habile administrateur, — et par le zèle et l’activité de Davout, put réunir les vivres et les munitions nécessaires à l’armée. Un service d’embarcations organisé le même jour les transporta sans discontinuité dans l’île de Lobau. Le 25 et le 26, Larrey put évacuer ses blessés sur les hôpitaux d’Ebersdorf et de Vienne, préparés par les soins d’Heurteloup. Les malades de la garde, toujours privilégiés, furent installés dans la superbe caserne de Reneveck, autrefois consacrée à l’École impériale d’artillerie. Le corps d’armée du maréchal Lannes, la garde et toute la cavalerie passèrent également sur la rive droite. Il ne resta bientôt dans l’île que le corps de Masséna, qui était chargé de la fortifier et de la défendre.

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