BLESSURES PRODUITES PAR L’ARTILLERIE
mille prisonniers1 et une vingtaine de pièces de canon. L’armée française perdit de son côté sept à huit mille hommes et eut au moins huit mille blessés.
Larrey avait suivi dès le commencement les opérations de la garde avec son ambulance volante, — pansant tous les blessés sur le terrain, — et, quand leur nombre devint trop considérable, les faisant transporter à l’ambulance centrale établie à proximité du champ de bataille. Avant la nuit, près de cinq cents blessés y étaient réunis.
Un fait remarquable à noter dans toutes ces batailles est celui-ci : Presque toutes les blessures graves sont faites par le canon. Les balles ne paraissent pas porter. Tous les grands blessés dont Larrey rapporte l’histoire , presque tous les morts sont des victimes du boulet2, et ils nous offrent toutes les variétés du traumatisme , depuis les contusions profondes dues à ce qu’on appelait improprement le vent du boulet, jusqu’aux ablations par sections nettes, aux mutilations contuses variées des membres et aux désordres rares causés par des chocs ou des trajets singuliers. Quelques exemples de ces derniers faits méritent d’être cités. Un grenadier, effleuré par un boulet, tombe sur le coup, privé de la parole, et reste absolument muet. Un autre est renversé par un boulet, on le croit mort. Il demeure des heures gisant sur le champ de bataille, se relève et regagne son bataillon : il n’a rien. Un autre, effleuré de la même façon par le projectile à la fin de sa parabole, ne s’aperçoit pas que, sous la peau intacte, il a de graves lésions. Il fait son service comme à l’ordinaire et entre, quelques jours après, à l’ambulance pour y mourir. Mais il y a des faits plus bizarres. Un aide de camp de Lannes, La Bourdonnaye, est enlevé de cheval par une com-
1 Le bulletin dit vingt mille , mais ce nombre est exagéré.
2 Le fusil du fantassin pouvait, à cette époque, tirer un maximum de cinq à six coups par minute, sans viser, et sa portée extrême était de six cents mètres. Au delà de deux cent cinquante, il cessait d’être meurtrier. A la bataille de Wagram, l’artillerie se servait de canons dont la portée efficace était de mille mètres. C’est ce qui explique les ravages qu’elle faisait comparativement aux fusils. On ouvrait le feu à six, à huit cents mètres, et on tirait deux ou trois coups par minute, sans pointer. Souvent, on approchait plus près encore, et le général Thoumas raconte qu’à Friedland, Sénarmont porta sa batterie à deux cents mètres de l’infanterie russe.
motion extraordinaire. Un boulet a passé entre la selle et l’épine dorsale de sa monture. On l’amène à l’ambulance tout sanglant. Larrey découvre que le projectile ne l’a pas touché et que les blessures ont été faites par l’arçon et les débris de la selle, qui se sont incrustés dans les chairs.
Voici une observation plus remarquable encore : Un canonnier est frappé par un boulet au moment où il chargeait sa pièce. Le projectile, arrivant en ricochet, pénètre dans la cuisse par sa partie externe et inférieure, brise le fémur, s’enfonce profondément en arrière de cet os, le contourne en dedans et en haut, et vient finalement se cacher dans la profondeur de l’aine. Ni le canonnier, qui prétend que le boulet, après l’avoir frappé, est allé tuer un de ses camarades, ni les médecins qui lui ont appliqué le premier pansement, ne soupçonnent qu’un tel corps étranger puisse être logé dans la cuisse. Et, par le fait, qui croirait encore aujourd’hui qu’un boulet puisse se dissimuler dans cette région? Aucun phénomène apparent ne met sur la voie; le membre lésé n’est guère plus gros que l’autre; l’orifice d’entrée, revenu sur lui-même, ne pourrait jamais faire penser qu’il ait pu donner passage à un boulet. Mais Larrey connaît toutes les évolutions que peuvent accomplir les projectiles dans l’organisme humain, et son diagnostic ne reste jamais longtemps incertain. En saisissant le membre pour le soulever, il lui trouve une pesanteur spécifique extraordinaire, et il annonce immédiatement qu’il doit contenir un corps étranger, petit boulet ou biscaïen. Il pratique aussitôt une incision parallèle à l’axe de la cuisse et met à découvert un boulet de volume respectable et qui ne pesait pas moins de cinq livres1.
La plupart des blessures causées par le boulet exigeaient l’amputation des membres lésés. Aussi en pratiquait-on un nombre considérable. Sur douze cents blessés fournis par la garde aux batailles d’Essling et de Wagram, il y eut trois cents cas d’amputation 2, — parmi lesquels un certain nombre
1 « Ce boulet a été déposé à l’École de médecine de Paris. » ( Note de Larrey .)
2 Larrey, Corresp. offic. Rapport à S. E. le duc d’Istrie, colonel général de la garde. Ms. 5874, p. 60. B. N. F. F. N. Acq.