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NAPOLÉON ET LES CHIRURGIENS MILITAIRES

cience de l’avoir mérité, il porta celui-ci avec dignité, comme sa croix de commandeur, et nous avons vu, de nos jours, Hippolyte Larrey, — héritier et gardien très fidèle et très scrupuleux de ses traditions et de sa gloire , — attacher à son tour au port de ce titre une importance qui put paraître exagérée, mais qui tenait, on en a la certitude, à ce qu’il le considérait comme un hommage rendu à la mémoire de son illustre père.

Larrey n’avait eu garde d’oublier ses collaborateurs et ses blessés de tous ordres, et après la bataille de Wagram il avait demandé pour eux des récompenses et des gratifications. Pour les blessés cela allait tout seul, et l’Empereur ne regardait ni à la croix de chevalier de la Légion d’honneur, ni surtout aux allocations d’argent. Tous les jours ses aides de camp visitaient les hôpitaux, distribuaient des sommes d’argent, qui étaient de cinquante francs pour les soldats blessés, et de cent cinquante à quinze cents francs pour les officiers, selon les différents grades. Les généraux avaient des sommes plus élevées. Ces distributions se faisaient solennellement en présence de Larrey, des chirurgiens traitants et du commissaire de guerre en grand uniforme. L’argent élait pris, non sur le trésor de l’armée, mais sur la cassette particulière de l’Empereur. Mais pour les chirurgiens celui-ci était moins généreux, quoiqu’ils payassent de leur personne avec un admirable dévouement et que leur conduite lui eût fréquemment arraché des éloges. Les résultats qu’ils avaient obtenus étaient du reste des plus remarquables, et nous voyons dans le rapport de Larrey à l’Empereur que sur douze cents blessés de la garde, six cents étaient rentrés guéris au corps au mois d’août, deux cent cinquante, parmi lesquels trente-huit amputés, avaient été évacués sur la France, et quarante-cinq seulement, sur douze cents, avaient succombé1. Mais, malgré ces faits que Larrey excellait à faire ressortir et qui touchaient au plus haut degré

1 Larrey, Corresp. offic. Rapport à l’Empereur sur les blessés des batailles d’Essling et de Wagram, 19 août 1809. Ms. 5876. B. N. F. R. N. Acq.

l’Empereur, car rien ne l’intéressait plus que l’effectif de ses armées et surtout que celui de sa garde, l’ex-gentilhomme corse ne dépouillait pas ses préjugés de l’ancien régime, et, par une singulière et unique aberration de son esprit, lui qui avait créé prince de Ponte- Cor vo le ffls d’un avocat gascon, prince d’Essling et duc de Rivoli un ancien sous -officier du Royal-Italien , et qui avait fait roi de Naples un fils d’aubergiste, n’aimait pas, tout en rendant justice à leur dévouement, tout en les appelant « mes braves chirurgiens », à les placer sur le même rang que ses officiers combattants. A force d’insistance, Larrey parvint cependant à obtenir les décorations qu’il demandait; mais une fâcheuse histoire arrivée à Mouton, l’un des meilleurs chirurgiens de la garde, faillit tout compromettre.

Ce chirurgien logeait, avec le général Dorsenne et quelques officiers supérieurs de la garde, dans une maison de plaisance qui appartenait à la princesse de Lichtenstein, la femme même du négociateur du traité de paix. L’intendant de la princesse, soit qu’il aimât peu les Français, soit qu’il eût des ordres de sa maîtresse, ne traitait pas très bien ses hôtes, et un jour où Dorsenne donnait à souper à ses officiers, ceux-ci lui firent observer la malpropreté du linge de table. 11 s’excusa en racontant les mauvais procédés de l’intendant et l’absence de courtoisie de la princesse à son égard.

« Comment, s’écrient les joyeux convives, traiter ainsi un général et des officiers de l’Empereur, c’est une infamie ! Il faut apprendre à vivre à cette princesse de Germanie, écrivons -lui. »

Séance tenante on se mit à l’œuvre, et on chargea Mouton, sans doute le plus instruit de tous, de la rédaction de la lettre. Composée en commun par ces jeunes têtes échauffées par de nombreuses libations des vins de Hongrie et du Rhin, elle fut ce qu’elle devait être, un tissu de propos de corps de garde émaillés d’abominables injures. Malheureusement pour lui, le chirurgien -major poussa l’inconscience jusqu’à faire suivre de son nom et de son

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