‹ Napoléon et LarreyChapitre 181 sur 319 · LE CHIRURGIEN MOUTON A LA PARADE DE SCHOENBRUNN · texte numérisé non relu

LE CHIRURGIEN MOUTON A LA PARADE DE SCHOENBRUNN

grade ce déplorable factum, et celui-ci fut immédiatement envoyé à la princesse de Lichtenstein. On se figure la surprise et l’indignation de cette grande dame allemande, que Napoléon et les officiers du quartier général entouraient des plus grands égards, quand elle reçut une pareille lettre. Elle courut chez le général Andréossi, gouverneur de Vienne, et lui demanda vengeance. Andréossi était fort étroitement lié avec Larrey depuis la campagne d’Égypte, et il eût dû, il semble, lui faire part, avant tout autre, de l’outrage adressé à la princesse ; il est probable que le chirurgien de la garde en aurait lui-même fait son affaire, et aurait peut-être obtenu, en amenant Mouton à faire des excuses, qu’elle retirât sa plainte. Mais, emporté par son irritation, Andréossi monta aussitôt en voiture et partit pour Schœnbrünn, où il arriva au moment de la parade. 11 alla droit à l’Empereur et lui remit le document accusateur. Celui-ci le parcourut et recula de trois pas, rouge de colère. Il dit à Duroc de faire sortir du rang le chirurgien.

<r C’est vous qui avez écrit cette horreur?

— Sire!...

— Répondez, est-ce vous? s’écria-t-il d’une voix tonnante.

— Oui, Sire, dans un moment d’oubli, après un souper.

— Misérable, vous mériteriez d’être fusillé. Insulter une femme aussi lâchement, et une vieille femme encore ! N’avezvous plus de mère? Je respecte et j’estime toute vieille femme, parce qu’elle me rappelle ma mère.

— Sire, je suis coupable, je l’avoue, mais mon repentir est grand. Daignez penser à mes services. J’ai fait dix -huit campagnes, je suis père de famille, et... »

Ce dernier mot, au lieu d’apaiser l’Empereur, redoubla sa fureur ; il coupa la parole au malheureux : « Qu’on l’arrête ! qu’on lui arrache sa décoration, il est indigne de la porter! qu’il soit jugé dans les vingt- quatre heures... » Puis, se tournant vers les généraux immobiles de stupeur : « Voyez, messieurs, lisez; voilà comment ce polisson traite une princesse, au moment où son époux négocie de la paix avec

moi. d

La colère de l’Empereur pouvait être justifiée ; mais elle dépassait la mesure. On ne fait pas fusiller un homme pour une lettre, si révoltante qu’elle soit. Puis il paraît bien que Dorsenne, le supérieur hiérarchique du coupable, l’amphitryon du souper et un des collaborateurs de la lettre, avait en cette affaire une grave responsabilité qu’il était bien simple de constater. Mais il était plus facile de prendre pour bouc émissaire un pauvre diable de chirurgien que le général de la garde Dorsenne, le favori de l’Empereur, l’homme à la fois le plus élégant et le plus brave de l’armée. Quoi qu’il en soit, les colères de Napoléon étaient très dangereuses quand on ne pouvait pas en prévenir les suites, car ses ordres étaient exactement exécutés. Il faut rendre cette justice à son entourage : dans ces circonstances, il s’attachait à lui éviter les regrets que pouvait lui laisser un ordre donné trop précipitamment, et depuis la fatale exécution du duc d’Enghien, qui montra jusqu’à quel excès il pouvait se porter, on employa tous les moyens possibles pour lui donner le temps de se laisser fléchir et de revenir sur une résolution prise ab irato. On le vit bien dans l’affaire du prince de Hatzfeld, à Berlin1. On le revit, cette fois, dans celle de Mouton. Tout le monde s’employa à le sauver.

Larrey, qui assistait à la parade, entendit avec une profonde émotion les violents reproches et l’arrêt de l’Empereur. Il poussait très loin le souci de l’honneur et de la

1 Le trait est célèbre. Il est un de ceux qui firent le plus d’honneur à Napoléon, alors qu’aveuglé par sa toute-puissance, peu de considérations étaient capables de l’arrêter. Le prince de Hatzfeld , un des principaux instigateurs de la guerre et gouverneur de Berlin, avait fait sa soumission aux autorités françaises; mais il jouait un double rôle et continuait à correspondre secrètement avec le roi de Prusse et à lui rendre compte de ce qui se passait; il le renseignait notamment sur l’état des forces de l’armée française. Ses lettres furent saisies, et Napoléon outré donna l’ordre de le traduire devant un conseil de guerre et de le juger comme espion. Le jugement devait avoir lieu le jour même, et l’ordre était donné d’exécuter l’arrêt avant six heures du soir. L’entourage de Napoléon évita cette faute à sa mémoire; on ne se pressa pas de réunir la commission militaire, et on prévint sous main la comtesse de Hatzfeld de venir elle -même au palais solliciter la grâce de son mari. On lui facilita l’entrée de l’appartement de l’Empereur pendant son absence. Quand celui-ci rentra, elle se jeta à ses pieds. Il la releva avec bonté et lui accorda la grâce du comte.

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