‹ Napoléon et LarreyChapitre 182 sur 319 · LARREY ET LA PRINCESSE DE LICHTENSTEIN · texte numérisé non relu

LARREY ET LA PRINCESSE DE LICHTENSTEIN

réputation de son corps de chirurgiens, et il lui semblait que la dégradation et le jugement d’un d’entre eux allaient atteindre tout le service de santé. Nous savons qu’il avait des amis au quartier général. Aussitôt que les rangs fuient rompus et que Napoléon fut rentré au château, Duroc et Rapp s’approchèrent de lui et lui insinuèrent d’aller trouver avec Dorsenne la princesse de Lichtenstein elle -même, et de l’inviter à demander à l’Empereur la grâce du coupable. Ils se chargeaient ensuite, si les circonstances le permettaient, — car il fallait encore une occasion, — de soutenir sa cause auprès de lui.

Larrey et le général coururent chez la princesse; ils lui racontèrent ce qui s’était passé, lui adressèrent des excuses au nom de l’armée, et la conjurèrent d’intercéder en faveur de celui qui l’avait offensée. Le chirurgien de la garde lui dépeignit les regrets de Mouton, la courageuse attitude avec laquelle il attendait le châtiment de l’insulte dont il s’était rendu coupable, et la pénible situation dans laquelle sa moi t laisserait sa famille; puis il la conjura, au nom des nombreux services qu’il avait rendus lui-même à différentes occasions aux blessés autrichiens, d’intercéder auprès du souverain. Dorsenne lui exprima à son tour la violence du ressentiment de l’Empereur, qui ne permettait d espérer aucune atténuation à la sentence si elle ne la sollicitait elle -même.

Très vivement émue, la princesse écrivit immédiatement à Napoléon une lettre dans laquelle elle lui disait que, satisfaite des réparations qui lui étaient données, elle le suppliait de lui accorder la grâce du chirurgien. Mais 1 Empereur ne répondit pas. Nouvelle démarche de Larrey et de Dorsenne. Le conseil de guerre allait s’assembler, et sa sentence n’était pas douteuse; elle seule pouvait, en insistant encore, sauver le coupable. Cette fois-ci, la princesse, sérieusement alarmée, écrivit de nouveau à Napoléon et termina sa lettre par ces mots touchants : « Sire, je vais m’agenouiller dans mon oratoire, et ne me relèverai que lorsque j’aurai obtenu du Ciel la clémence de Votre Majesté. » Larrey et Dorsenne emportèrent cette lettre à Schœnbrünn et la firent remettre à l’Empereur.

Cette fois, il fut fléchi. Il fit appeler Larrey et lui apprit qu’il faisait grâce à Mouton; celui-ci en fut quitte pour un mois de prison et une forte semonce de son chirurgien en chef1.

Le 14 octobre la paix fut enfin signée2. Elle donnait à la France les Provinces illyriennes. Mais ce traité de Vienne devait avoir des résultats autrement graves que la cession de quelques milliers d’âmes. Le mariage de l’Empereur avec l’archiduchesse Marie-Louise, l’alliance autrichienne, et la rupture de l’alliance russe avec ses désastreuses conséquences : tels étaient les graves et prochains événements qu’il renfermait en germe et qui avaient, nous l’avons vu, profondément frappé Larrey. Il marqua cependant l’apogée de la puissance de l’Empereur et de la grandeur de la France. L’Empire, avec la réunion de la Hollande, des villes des bouches de l’Elbe et du Weser, des Provinces illyriennes, de Rome et des États de l’Église, de la Toscane, compte cent trente départements. Napoléon a abattu l’Autriche et la Prusse; celle-ci est humblement à ses pieds. Il a assujetti l’Italie et la Vénétie , préside la Confédération germanique, et domine l’Europe. L’alliance russe subsiste toujours, quoique menacée. L’Angleterre et l’Espagne résistent seules encore; mais il se flatte, maintenant qu’il est débarrassé de l’Autriche, de venir facilement à bout de l’Espagne et d’avoir enfin raison de son éternelle ennemie, la Grande-Bretagne, ruinée par le blocus continental et désormais privée des alliés au moyen desquels elle a pu intervenir dans toutes les affaires françaises. Même dans cette guerre d’Espagne où l’Angleterre a entassé toutes ses ressources, il voit un dernier moyen de l’épuiser et de mettre le comble à sa détresse... A l’intérieur, son autorité est absolue, et, malgré les symptômes de désaffection et d’in-

1 Larrey, Note manuscrite. — Constant, Mémoires, t. III, p. 142. — Cadet de Gassicourt, Voyage en Autriche, etc., Paris, 1818.

2 Par le traité de Vienne, l’Autriche perdit trois millions d’àmes, les Provinces illyriennes, qui, réunies à la Dalmatie déjà cédée antérieurement par le traité de Presbourg, furent annexées à l’Empire français. L’Autriche céda en outre le Tyrol et Salzbourg à la Bavière, la Galicie occidentale au grand-duché de Varsovie, et la Galicie orientale à la Russie, dont le rôle d’allié, pendant la campagne, avait cependant été plutôt simulé que réel.

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