‹ Napoléon et LarreyChapitre 188 sur 319 · LA GRANDE ARMEE · texte numérisé non relu

LA GRANDE ARMEE

signalaient soixante mille malades *, et on pouvait compter que ce chiffre serait plus que triplé.

Napoléon avait, de son côté, quitté Paris le 9 mai, se rendant avec l’Impératrice à Dresde, où l’attendait l’empereur d’Autriche.

Il y séjourna jusqu’au 29, au milieu de splendides fêtes et recevant les hommages empressés et les flatteries des rois, des princes de l’Europe et d’une foule de courtisans accourus pour protester de leur admiration et de leur dévouement et quêter de lui une faveur ou un sourire. Ce fut là le dernier rayonnement de son extraordinaire grandeur. 11 arriva à Thorn le 2 juin; le 3, il réunissait tous les chefs de service en conseil particulier. Après avoir recueilli les avis et les observations de chacun des membres de cette commission, il donna ses instructions générales concernant les mouvements des troupes, les services administratifs et les mesures hygiéniques qu’avaient conseillées Larrey et Des Genettes.

L’armée se mit en marche vers le Niémen. Au moment où elle arrivait au bord de ce fleuve, le 24 juin, elle se composait de plus de trois cent vingt mille hommes, sans compter les troupes de réserve qui en comprenaient de cent quarante à cent cinquante mille. Elle était commandée par Davout, Ney, Bessières, Oudinot, Mortier, Lefebvre, Poniatowski, Reynier, Junot, Victor et Macdonald. La cavalerie de réserve, l’artillerie, le génie et le service de santé avaient à leur tête Murat, Lariboisière, Chasseloup-Laubat et, comme nous le savons, Des Genettes et Larrey. Daru était ministre secrétaire d’État, et Mathieu Dumas intendant général. Le baron Yvan, chirurgien ordinaire, Ribes, Lherminier, Jouan et Métivier assuraient le service médical de l’Empereur et de sa maison.

Dans les rangs de cette armée figuraient cent soixante-dix

1 Larrey, Note. — Thiers, le Consulat et l’Empire , t. XIII, p. 566.

« Thiers, dont les évaluations sur le chiffre des blessés et des malades sont la plupart assez exactes, les tenait directement de Larrey et de Des Genettes euxmêmes. » ( Note d’Hippolyte Larrey.)

mille étrangers contre cent cinquante-cinq mille Français. Ce fut là une grave cause de faiblesse. Dans cette organisation, Napoléon inaugura la série des fautes qui devaient provoquer sa ruine. Au lieu d’exiger d’alliés aussi chancelants que l’Autriche et la Prusse de forts contingents, il ne demanda à chacune de ces puissances que trente mille hommes, leur laissant ainsi des forces considérables pour agir contre lui en cas d’insuccès, — ce qui arriva; — et au lieu de placer ces contingents au centre même de son armée pour les avoir sous sa surveillance et leur faire supporter plus particulièrement le poids de la campagne, il les plaça aux deux ailes sur les frontières de leurs pays respectifs : le prince de Schwarzenberg avec les Autrichiens à la droite , en Volhynie, et les Prussiens, sous Macdonald, à la gauche, vers l’embouchure du Niémen. Aussi, ce lurent de tous les corps de la Grande Armée ceux qui eurent le moins à souffrir'.

Devant lui, Napoléon avait deux armées russes : l’une, commandée par Barclay de Tolly, était forte de cent cinquante mille hommes, et l’autre, par Bagration, en comptait cinquante mille. Quarante mille soldats en Volhynie, avec Tormazow; huit mille cosaques, sous les ordres de Platow, en face de Grodno, et une importante réserve d’infan-

1 La Prusse et l’Autriche avaient offert elles-mêmes, avec le plus grand empressement, leur alliance à Napoléon. L’insistance de la Prusse fut aussi humble que pressante. — Lettre du roi de Prusse à Krusemarck , son ministre à Paris (14 mars 1811) ; de IJardenberg à Krusemarck (30 août 1811) ; de Saint-Marsan (22 février 1812).

L’Empereur, qui ne s’abusait pas sur les sentiments de la Prusse, et qui ne pouvait laisser paisible et armée derrière lui une puissance qui, en cas de revers dans la campagne de Russie, eût pu se joindre à ses ennemis, avait le choix entre la destruction totale de la monarchie des Hohenzollern et son admission dans la Grande Armée. Le premier parti, auquel il songea d’abord, était facile. Les troupes cernaient entièrement la Prusse , dont toutes les forteresses étaient entre ses mains. Il n’avait qu’à faire un signe, et ce qui restait de ce royaume était anéanti. Les griefs ne manquaient pas. La Prusse, si exigeante et si inflexible dans les contributions de guerre qu’elle lève sur les autres peuples quand elle est victorieuse, n’avait pas, en 1812, acquitté la moitié des sommes qu’elle devait payer à la France au commencement de 1810, et l'Empereur était au courant des intrigues qu’elle avait nouées en 1809 avec l’Autriche. Malheureusement, Napoléon répugna à cette mesure, qui l’aurait probablement sauvé en rendant difficile la guerre de 1813, et préféra accepter l’alliance du roi Frédéric-Guillaume.

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