‹ Napoléon et LarreyChapitre 189 sur 319 · LE GÉNÉRAL MONTBRUN · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL MONTBRUN

terie et de cavalerie complétaient les forces définitives de la Russie.

L’Empereur passa le Niémen à Kowno, le 24 juin, et marcha sur Wilna en séparant, par une admirable manœuvre stratégique, l’armée russe de Barclay de celle de Bagration. Le 28, il entra à Wilna sans trouver de résistance. La veille, l’empereur Alexandre y était encore, et assistait à un bal chez le général Benningsen ; il n’eut que le temps de s’enfuir. L’armée russe elle- même, se trouvant trop faible pour se mesurer avec la Grande Armée, avait évacué précipitamment la ville et mis, en partant, le feu aux immenses approvisionnements qu’elle renfermait. Ainsi était inauguré, dès la première rencontre des adversaires, le caractère que la Russie allait donner à cette guerre : l’incendie et la fuite dans les steppes infinis. A ce moment, se place une anecdote qui intéresse la physiologie de Napoléon et le caractère de certains de ses généraux. Gomme s’il avait eu le pressentiment du système de destruction et d’incendies qui allait devenir du côté des Russes une arme terrible de défense, l’Empereur, dès son arrivée à Kowno, confia au général de cavalerie* Montbrun la mission de marcher rapidement sur Wilna et de s’emparer des magasins des Russes, avant qu’ils aient eu le temps de les enlever ou de les détruire. Selon son habitude, ses instructions étaient claires, précises, détaillées, et avec un chef de cavalerie comme Montbrun, — le plus hardi et le plus intelligent de l’armée , le héros de Somosierra , — le succès de l’exécution de cet ordre ne paraissait pas douteux. Malheureusement, au moment où Montbrun se mit en marche avec son corps d’armée, il fut arrêté par Murat, qui commandait la cavalerie 1 ; jaloux de voir un de ses subordonnés chargé d’une mission de confiance, le roi de Naples la lui enleva pour l’accomplir lui-même, et arriva à temps pour voir brûler les magasins. La colère de l’Empereur fut aussi violente que sa

1 Murat avait sous ses ordres les magnifiques corps de cavalerie de Montbrun et de Nansouty, qui étaient chacun de dix mille cavaliers.

déception fut profonde. Il apostropha Montbrun devant tout son corps d’armée et le réprimanda brutalement. Le général voulut s’expliquer. « Taisez-vous, dit l’Empereur. — Mais, sire !... » Et Montbrun fixait Murat, attendant son intervention qui le justifierait. Celui-ci resta impassible. « Taisez-vous, dis-je. » Et Napoléon continua à l’accabler de reproches. Pour le coup, le général n’y tint plus. Exaspéré et ivre de fureur, il tira son sabre, le prit par la pointe et le jeta par-dessus sa tête, à cinquante mètres en arrière de lui. Puis, se tournant vers le groupe que formait l’Empereur avec son état-major: « Allez au diable, tous 1 ! » s’écriat-il d’une voix vibrante; et, piquant son cheval, il s’élança à fond de train vers sa tente, où il s’enferma, attendant qu’on vînt l’arrêter2.

Napoléon blêmit de colère , et tous les témoins de cette scène effrayante, — parmi lesquels était Larrey, — se regardèrent terrifiés, se demandant à quel extrême acte de rigueur ou de vengeance le souverain, ainsi outragé devant son armée, allait se laisser aller. C’est ici où éclate le côté vraiment intéressant et positif de ce caractère, en apparence si violent, et au fond si parfaitement maître de lui. Un chef d’État, même démocratique comme le nôtre, un simple ministre de la guerre ou inspecteur d’armée de nos jours, punirait sévèrement d’abord et briserait impitoyablement ensuite, — quels que soient son illustration et l’espoir que la France pourrait fonder sur lui, — la carrière de l’officier général qui se permettrait vis-à-vis de lui une semblable offense. Mais Napoléon, qui voyait en tout le résultat, et qui connaissait la valeur des hommes , qui avait dit que pour faire un Lassalle il fallait vingt ans de guerre 3, savait qu’il ne fallait

1 Larrey atténue l’expression ; d’après le général Thoumas, qui raconte la même anecdote , Montbrun se serait servi d’un mot plus énergique encore et plus inconvenant.

2 Larrey, Notes. Le général Thoumas, les Grands Cavaliers. Berger -Levrault, Paris, 1890.

3 « Lassalle, colonel du 10e régiment de hussards à Agen, n’ayant pas été invité par le préfet à un de ses grands bals officiels, considéra cette omission comme une insulte, et se rendit à la fête avec ses officiers. Une scène très vive ayant eu lieu entre lui et le préfet, il envoya chercher un piquet de hussards et fit jeter le

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