NAPOLÉON A WILNA
pas moins de temps pour faire un général de cavalerie comme Montbrun, et ne pouvait se dissimuler qu’il ne le remplacerait pas s’il le perdait. Il se maîtrisa, fit taire son ressentiment, et continua l’inspection de son armée comme s’il ne fût rien survenu. Montbrun, de son côté, reprit son commandement, et jamais il ne fut question de cet incident entre lui et l’Empereur1. Mais que penser de Murat, qui ne broncha pas pendant la scène?...
L’Empereur resta dans Wilna jusqu’au 16 juillet. Ce trop long séjour fut employé à organiser le gouvernement de la Lithuanie, et à attendre le résultat des opérations de ses lieutenants. Il a été blâmé par les historiens militaires, et il est admis que s’il eût, sans s’arrêter, poursuivi lui -même ses adversaires surpris par la foudroyante rapidité de sa marche, — comme il l’avait fait tant de fois en pareille circonstance, — il pouvait envelopper Bagration ou détruire Barclay et terminer la guerre. Mais ce ne fut pas sa seule faute, et dans toute cette campagne de Russie, — qui était précisément la plus aventureuse et la plus dangereuse qu il eût entreprise depuis l’expédition d’Égypte, — il semble bien que son brillant et clair génie ait parfois subi une éclipse.
Larrey prit possession des hôpitaux civils et militaires de la ville, et fit aménager les bâtiments publics de façon à ce qu’ils pussent recevoir six mille blessés ou malades. Les petits engagements qui avaient eu lieu devant Wilna donnèrent cent cinquante blessés ; il les plaça dans les hôpitaux de la Charité et de Saint-Jacques, où ils furent soignés par des religieuses françaises établies dans le pays. Les marches à travers de mauvais chemins, détrempés par des touents de pluie 2, l’abus de l’eau-de-vie du pays, l’alimentation qui
souper par la fenêtre. Le fonctionnaire se plaignit, et l’affaire fut portée devant l’Empereur. Celui-ci le destitua, et mit Lassalle aux arrêts en disant :
« 11 suffit d’une signature pour faire un préfet ; il faut vingt ans pour faire un
Lassalle. » (Rapport à l'Empereur, 8 juin 4804.)
1 « Nous verrons que malheureusement pour Napoléon, dont il aurait pu modifier la fortune à Waterloo, ce vaillant homme de guerre, égal au moins à Lassalle, peut-être supérieur à Murat et à Grouchy, fut tué à la Moskova.
2 II survint de violents orages dans les premiers jours de juillet. Il a été ridi-
était déjà irrégulière et défectueuse, en attendant qu’elle soit problématique, déterminèrent dans l’armée un grand nombre de maladies.
Le 16 juillet, Napoléon quitta Wilna et se dirigea sur Vitebsk. Bagration, qui avait échappé à Davout à la faveur du dissentiment qui éclata entre ce maréchal et le roi Jérôme, placé sous ses ordres, s’était retiré au delà du Dnieper. Barclay était à Vitebsk. Le 25, le 26 et le 27, il fut aux prises avec l’armée française. Mais ce ne fut pas encore la bataille décisive qu’attendait avec impatience l’Empereur pour mettre fin à une campagne dont il commençait à saisir les dangers. Après avoir perdu quelques milliers d’hommes, le général russe se déroba et quitta la ville pendant la nuit, emmenant tous les habitants avec lui, ayant détruit ou emporté tous les approvisionnements et eu soin de faire sauter le pont sur la Dwina. Quand, le 28 au matin, l’armée française entra dans ses murs, la ville était déserte, et les magasins qui servaient d’entrepôt à cette fertile région se trouvèrent vides. « Cette circonstance était d’autant plus regrettable, dit Larrey, que l’armée commençait à souffrir de la disette de subsistances, et n’avait pas eu de distribution régulière depuis quelques jours. » Quant à Barclay, il s’était dirigé sur Smolensk, où Bagration, après un détour immense, devait le rejoindre le 3 août. Les combats des 25, 26 et 27 juillet donnèrent deux mille trois cents blessés, y compris cinq cents Russes restés entre les mains des Français. Ils furent tous pansés, sur le champ de bataille, par les chirurgiens des ambulances volantes et des régiments. Larrey intervenait dans tous les cas difficiles. B y eut cent amputations, dont cinquante -six pratiquées par lui ou sous sa surveillance. Ces opérations, toujours graves à cette époque, ne coûtèrent la vie qu’à huit blessés, dont six Russes. Les quarante -huit autres amputés, restés à
cule de considérer ces orages, qui durèrent trois jours de suite, comme de mauvais présages. Mais ils tirent beaucoup de mal à l’armée ; l’abaissement subit de la température occasionna un grand nombre d’affections inflammatoires parmi les troupes et fit périr un grand nombre de chevaux.