DÉBARQUEMENT DE L’ARMÉE
de la terre d’Orient, dont les splendides paysages et les féeriques palais avaient miroité pendant la traversée à l’imagination des soldats. Désenchantés un moment, ils se reprirent vite, et plaisantant gaiement : « Voilà enfin, disaient-ils en faisant allusion à la promesse que leur adressa Bonaparte au départ de Toulon , les arpents de terre que nous a promis le général en chef. »
Le débarquement s’opéra le soir même , non à Alexandrie dont il aurait fallu forcer l’entrée du port sous le canon de la place, mais un peu au-dessus, à un point nommé l’anse du Marabout. Les récifs qui avoisinaient la côte , le vent qui soufflait avec force et l’état de la mer rendaient l’opération dangereuse. Brueys supplia le général en chef d’attendre jusqu’au lendemain. Celui-ci, impatient de surprendre Alexandrie avant que les Turcs n’eussent organisé la résistance, et craignant toujours un retour de l’escadre anglaise, se refusa à tout délai et descendit le premier, accompagné de quelques officiers et de Larrey. Le brave et érudit Caffarelli, qui commandait le génie, avait une jambe de bois; il manqua l’embarcation et faillit tomber à la mer. Larrey, — fort comme un jeune Hercule, — le reçut dans ses bras et le déposa à ses côtés. Dans la nuit, on débarqua quatre à cinq mille hommes; et le lendemain, 2 juillet, à trois heures du matin, Bonaparte, à pied, — aucun cheval n’avait pu être mis à terre, — ayant à ses côtés son état-major, ses généraux, parmi lesquels Caffarelli dont l’impatience s’était refusée à attendre une monture, se dirigea vers Alexandrie. Les troupes, marchant sur trois colonnes, se composaient des divisions Kléber, Bon et Menou. A chacune des ailes était une ambulance. Larrey marchait au centre avec la troisième, auprès du général en chef. Les divisions Reynier et Desaix, qui étaient restées à bord, reçurent l’ordre de suivre dès que leur débarquement aurait été effectué.
L’armée, pleine d’ardeur et d’enthousiasme, fit ainsi quatre à cinq lieues à travers les sables et arriva, à l’aube, en vue de la ville, n’ayant rencontré sur sa route que des Arabes, qui la suivirent et lui enlevèrent quelques traînards. La prise
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
d’Alexandrie, comme celle de Malte, s’opéra sans difficultés. Le plus difficile, en effet, avait été de préparer et de tenter cette audacieuse entreprise h
Larrey pénétra avec les troupes dans Alexandrie. A l’extrémité de la ville, à trois cents mètres environ de l’enceinte des Arabes, s’élevait sur une éminence, au milieu de piliers étendus sur le sol , la colonne de Pompée , qui marque seule la place où s’éleva jadis le Sérapéum, et qui représente tout ce qui subsiste d’un édifice qui égala en splendeur et en étendue le Capitole romain. C’est au pied de cet admirable monument de l’art grec que Larrey établit son ambulance provisoire. De cette hauteur elle dominait le terrain de la lutte, et les combattants pouvaient l’apercevoir de tous les points. Les blessés ne tardaient pas à y affluer, et en quelques heures on en comptait cent trente. Le soir, on en avait deux cent cinquante, et le chirurgien en chef était débordé par le
1 Voici la narration de Larrey dans toute sa simplicité :
« Trois cents Arabes à cheval occupaient les hauteurs qui entourent la ville. Ils firent feu sur nous, nous tuèrent deux hommes, et se réfugièrent aussitôt derrière les fortifications. L’armée ne tarda pas à entourer Alexandrie. La colonne de gauche était commandée par Menou, celle du centre par Kléber, celle de droite par Bon, ayant sous ses ordres le général Marmont. A deux cents toises de la ville, nous reçûmes quelques coups de canon qui nous firent connaître que les assiégés comptaient se défendre. Nos troupes, en approchant des murailles, essuyèrent une fusillade vive et soutenue. A ce moment, nous perdîmes six hommes et eûmes cinquante blessés. Sans s’arrêter à cette résistance, les troupes escaladent les murs. Menou reçoit six blessures et est précipité du haut des remparts. Kléber reçoit une balle au front qui le renverse. Sulkowski, — l’aide de camp favori de Bonaparte, — est deux fois culbuté du haut de la brèche. Mais rien n’arrête l’élan des soldats, qui pénètrent dans la ville. Pendant ce temps, la quatrième demi-brigade, commandée par Marmont, enfonce à coups de hache la porte de Rosette, et toute la division pénètre dans l’enceinte des Arabes, qui sont poursuivis de ruines en ruines jusqu’à la ville moderne.
« Plus de cinq cents Arabes ou Turcs furent tués sur le champ de bataille, et un très 'grand nombre d’autres, surpris les armes à la main, furent fusillés. La lutte, au milieu d’une ville aussi populeuse, aurait pu être plus meurtrière sans l’habileté diplomatique de Bonaparte. Il tenait à ménager le sang de scs soldats, et il n’entrait pas non plus dans ses idées de verser a flots celui des Égyptiens. Il fit rassurer sur ses intentions les chefs de la population, leur fit dire que ce n’était pas à eux qu’il faisait la guerre, mais aux mameluks qui les opprimaient; leur promit que leur religion et leurs propriétés seraient respectées. Sur ces assurances, toute résistance cessa. Koraïm, le commandant turc, fit sa soumission; les forts furent remis à l’armée, et, le soir même, on était maître de la ville entière, de la rade et des ports. Le lendemain, la flotte, dont le rôle était terminé, allait mouiller à Aboukir, et on ne s’occupa plus que des préparatifs de départ pour le Caire. »