‹ Napoléon et LarreyChapitre 191 sur 319 · DISGRACE DE LARREY A YITEBSK · texte numérisé non relu

DISGRACE DE LARREY A YITEBSK

Vitebsk, se rétablirent1. Ce sont là des résultats qui paraîtront extraordinaires, si l’on réfléchit aux conditions défectueuses dans lesquelles se trouvait déjà le chirurgien en chef de la Grande Armée. Par suite de la négligence des agents administratifs, les caissons des ambulances étaient, en effet, restés en arrière. Les chirurgiens avaient heureusement avec eux leurs instruments, dont ils ne se séparaient jamais; mais ils manquaient de tout le matériel de pansement. 11 fallut se servir du linge des soldats, et, celui-ci faisant bientôt défaut, ils déchirèrent leurs propres chemises. Larrey pensait bien que Barclay n’avait pas eu le temps d’emmener avec lui tous les blessés. Il les fit rechercher avec soin, et ce ne fut que le quatrième jour qu’on en découvrit une centaine dans des maisons particulières. Ces malheureux mouraient de faim et se trouvaient dans un état indescriptible de souffrance, de malpropreté et de dénuement. Il s’empressa de leur donner les premiers secours et les fit transporter dans les hôpitaux, où ils reçurent les mêmes soins que les blessés français.

Il se passa à Viteb>k un incident qui, après avoir humilié et profondément contristé Larrey, se termina à son honneur et à sa complète satisfaction. Le lendemain du combat, l’Empereur visita les hôpitaux. Il s’entretint avec tous les blessés, leur manifestant le plus grand intérêt, s’informant de leur état et des circonstances au milieu desquelles ils avaient été frappés. Il les combla de décorations et de largesses; mais, contrairement à ses habitudes, il n’eut pas un mot aimable pour le chirurgien en chef. Il le blâma, au contraire, durement de ne pas avoir pris les mesures nécessaires pour être suivi de son matériel d’ambulance. Larrey essaya de se justifier, mais il passa sans l’écouter. C’était la première fois que le chirurgien de la Grande Armée encourait un blâme de Napoléon, et il en éprouva une profonde douleur; mais il n’était pas homme à rester sur ce reproche immérité. Il fit

1 Larrey, Corresp. offic. Rapport à Sa Majesté l’Empereur et Roi, Vitebsk, 8 août 1812. A. N. A. F. IV. — 1646. (Service de santé.)

parvenir à l’Empereur ses lettres aux administrateurs et lui fournit, dans le rapport qu’il lui adressa, la preuve de la négligence des commissaires des guerres, qui, pour s’excuser, avaient rejeté sur lui la responsabilité du retard des caisses de l’ambulance1. Il faut rendre cette justice à Napoléon, c’est qu’il n’hésitait pas à reconnaître ses erreurs, quand il avait été trompé. La réparation qu’il donna à Larrey fut égale à l’humiliation qu’il lui avait fait subir.

Après lui avoir adressé le dossier de cette affaire, le chirurgien en chef se rendit à son lever. L’Empereur se dirigea immédiatement vers lui, à travers la foule des généraux qui se pressaient dans la pièce, et lui prenant les mains affectueusement : « Bon, lui dit-il, je sais maintenant ce qui s’est passé ; je tiens à ce que vous sachiez que je vous considère comme un des meilleurs serviteurs de l’État et comme mon ami2. »

A Vitebsk, l’Empereur hésita un moment à poursuivre la campagne. La continuation de la marche en avant paraissait tellement risquée dans les conditions où elle s’accomplissait que les esprits les plus sages de son entourage ne cachaient pas leur appréhension, et émettaient le vœu qu’on s’arrêtât

1 Le rapport de Larrey à l’Empereur (Vitebsk, 2 août 1812) est trop long pour pouvoir être reproduit ici. Dans ce document, le chirurgien en chef de la Grande Armée démontre que tous les blessés ont reçu les secours de la chirurgie, mais que le linge et les aliments ont manqué parce que l’administration n’a rien fourni aux blessés de ce qui était nécessaire. Il se plaint que depuis longtemps l’autorité administrative est préjudiciable au bien-être des blessés et entrave le service des chirurgiens :

« Sire, dit -il, si les chirurgiens étaient investis des pouvoirs nécessaires pour faire assurer aux soldats les secours que l’humanité réclame, Votre Majesté serait à l’abri de toute inquiétude; mais la chirurgie militaire est obligée de lutter sans cesse contre cet état de choses... C’est par cet esprit (celui de l’administration) que les Écoles de chirurgie militaire ont été détruites en France, que des règlements nuisibles aux ofliciers de santé ont été promulgués ; c’est sans doute aussi à son influence que nous devons la perte de bons chirurgiens qui, pendant les dernières campagnes, ont donné à Sa Majesté tant de preuves de leur zèle et de leur valeur, et qui, découragés, ont quitté le service militaire. »

On lit en marge de ce rapport, de la main de l’Empereur et signé du fameux Nap. .., l’annotation suivante :

« Renvoyé à l’intendant général pour savoir pourquoi le linge manquait sur le champ de bataille. » (Vitebsk, 2 août 1812. Nap. . .) — (Larrey, Corresp. Arch. N. F. F. IV. — 1046.)

2 Larrey, Corresp. privée. Lettre à Mme Larrey, Vitebsk , 9 août 1812.

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