‹ Napoléon et LarreyChapitre 192 sur 319 · PUISE DE SMOLENSK · texte numérisé non relu

PUISE DE SMOLENSK

sur la Dwina et le Borysthène. Larrey, qui avait une si grande expérience des choses de la guerre et qui ne voyait pas sans inquiétude cette immense armée s’avancer dans un pays dévasté et incendié par ses propres habitants, à la poursuite d’un ennemi insaisissable, partageait cette opinion et était convaincu qu on n’irait pas plus loin; mais, après quelques journées d’indécision, Napoléon se décida à passer outre1.

L’armée quitta Yitebsk le 13 août, et marcha sur la ville de Smolensk, au secours de laquelle étaient accourues les deux armées russes. Le 17 août, on attaqua la place de front; elle fut enlevée de vive force en vingt- quatre heures. Ce fut un des beaux mais inutiles faits d’armes de la campagne. Comme les précédents, il n’eut pas le résultat qu’on pouvait en attendre. L’armée russe, que Napoléon espérait capturer, évacua la ville pendant la nuit, après y avoir mis le feu, et c’est dans une cité déserte, dévorée par les flammes et jonchée de cadavres, que pénétrèrent le lendemain matin les troupes françaises.

Les Russes eurent quinze mille morts et quatre mille blessés, les Français douze cents morts et six mille bles-

1 « Il est difficile de juger un homme comme Napoléon. Dans la plupart des ouvrages classiques, on considère qu’il commit une grande faute en ne s’arrêtant pas à Vitebsk, et on répète que les armées russes lui tendaient un piège en se retirant devant lui, et cherchaient à l’attirer dans l’intérieur de la Russie. C’est là une erreur dissipée par les historiens russes eux-mêmes. » (Butturlin.) — « Les armées russes fuyaient parce qu’elles étaient les plus faibles, et elles n’échappèrent, — même en se dérobant sans cesse, — à la destruction que par miracle, grâce à de purs hasards et aux fautes commises par les lieutenant» de l’Empereur! Napoléon était arrivé à connaître les armées russes aussi bien que la sienne, et il discernait admirablement les motifs qui les portaient à se retirer devant luiil était convaincu que s’il arrivait à les joindre, il terminerait la guerre dans une seule bataille. Il considérait, au contraire, l’hivernement en Pologne comme très dangereux pour l’armée hétérogène qu’il traînait à sa suite. » (Cf. Fain Manuscrit de 1812.)

sés * Larrey les réunit dans de grands bâtiments appartenant à des services publics, échappés aux flammes, qu il transforma en hôpitaux. Il continuait à se plaindre de l’administration. Les blessés n’étaient pas relevés du champ de bataille avec la même régularité qu’autrefois ; le matériel aussi faisait défaut1 2.

La principale difficulté dans les ambulances de ces grandes guerres qui marquèrent la fin de l’Empire consista dans la pénurie des objets de pansement. Souvent, nous l’avons vu, le matériel n’arrivait pas ou était capturé par l’ennemi. Dans tous les cas, quand il y avait beaucoup de blessés, les provisions de linge , de charpie et de cerat étaient vite épuisées. Ces objets manquèrent à Smolensk, comme à Vitebsk, dès le premier jour. Quoique les caisses d’ambulance égarées fussent enfin arrivées, leur contenu était insignifiant, relativement aux besoins, et, dans cette ville deserte aux trois quarts consumée par le feu, il ne fallait pas songer à le renouveler chez l’habitant. Larrey dut s’ingénier.

Les archives de Smolensk, qui recélaient des quantités considérables de registres, de parchemins et de papiers, n’avaient pas été incendiées. Il s’en empara, installa un hôpital dans les bâtiments et transforma les dossiers en appareils à pansement. Il fabriqua des attelles et des draps fanons avec des parchemins, et des compresses avec des feuilles de registres. N’ayant pas de cérat, il s’en passa, — ce qui n’était pas un mal, — et substitua à la charpie, qui lui faisait défaut, le chanvre et l’étoupe, qui valaient tout autant. L’activité de Larrey et celle de ses chirurgiens étaient telles, qu’en vingt-quatre heures toutes les opérations

indispensables furent pratiquées.

Après la prise de Smolensk eut lieu le combat de Valou-

1 Furent blessés à Smolensk les généraux Grandeau, Gratien et de Koch (Wurtembergeois ).

2 Lettre de l’Empereur au major général, Smolensk, le 30 août 1812 :

« Mon cousin, écrivez à l’intendant général que le service des ambulances se fait mal; qu’il est étonnant que depuis hier, où il y a eu des engagements d’avantgarde, les chirurgiens du quartier général, les ambulances, des voitures vides du quartier général ou autres, n’aient pas été envoyés à lavant -garde pour ramasser les blessés ; que l’administration n’a aucune direction. »

COMBAT DE YALO UTINA

tina, dans lequel Ney et Murat essayèrent vainement de couper la retraite à l’armée russe. Cette sanglante affaire, qui échoua par l’inconcevable inertie de Junot, — auquel on ne peut trouver d’autre excuse que dans l’affaiblissement de sa mentalité prête à sombrer, — coûta la vie au général Gudin, dont la perte fut déplorée par l’armée entière. Larrey, qui se trouvait partout et dont l’activité semble plus prodigieuse que jamais, avait marché au canon et était arrivé avec une de ses ambulances sur le champ de bataille au moment où la nuit allait séparer les combattants. Il fit panser tous les blessés au nombre de six cents. Le cas du général Gudin était mortel. Un boulet de canon lui avait emporté une jambe et fait à l’autre une grave blessure. Malgré les soins dont il fut l’objet, il succomba le troisième jour1.

Le combat de Valoutina fut encore sans résultats. On perdit, de nouveau, l’occasion de détruire une partie de l’armée russe et de terminer la guerre2. L’Empereur eut, il faut le reconnaître, sa responsabilité dans cet échec. Il n’attacha pas à cette opération l’importance qu’elle méritait , et négligea de la diriger lui -même. Son absence fut une faute et un malheur. Du reste, on a noté que dans cette campagne il n’avait plus cette activité physique infatigable, cette ardeur passionnée, cette insensibilité aux influences ambiantes, qui furent si redoutables à ses adversaires. Larrey remarque que lui, qui en Égypte supportait avec gaieté les longues marches à travers le désert, par une chaleur torride, qui laissait sa voiture rouler vide sur le sable à la disposition de Berthollet et de Monge, sans y monter jamais, et qui, encore récemment en Espagne, étonnait même les Espagnols par son endurance à la fatigue et l’incroyable rapidité de ses déplacements, se plaignait maintenant de 1 élévation de la température, vivait volontiers dans sa voiture

1 Au combat de Valoutina furent blessés les généraux Desailly et Dalton.

2 « Junot fait manquer la plus belle opération de la campagne. » (Mémoires de Rapp, p. 191.)

« L’armée russe aurait pu être anéantie à la bataille de Smolensk. » (Sir Robert Wilson, p. 35.)

et passait de longues heures déshabillé sur un lit de repos. Cependant il n’était pas malade. On a accusé l’embonpoint qu’il avait pris depuis quelques années ; mais cette circonstance ne suffit pas à expliquer la transformation survenue dans son caractère et dans ses habitudes, puisqu’on le vit se ressaisir pendant la campagne de France et retrouver l’activité et l’essor de ses plus belles années.

Il semble plutôt que les circonstances de cette guerre, l’incertitude du résultat qu’il ne pouvait plus ne pas entrevoir, l’échec de ses premières combinaisons, la désapprobation de ses conseillers les plus intimes et les plus autorisés, de ceux qui connaissaient le mieux la Russie et les projets de résistance du gouvernement russe, tels que le duc de Vicence, durent énerver cette organisation, jadis si passionnément ardente, et troubler ses décisions autrefois si précises et si nettes. Mais si son activité physique paraissait diminuée , il n’avait rien perdu de son activité intellectuelle. Elle était restée la même, effective, prodigieuse, incessante, veillant à tout, combinant, en même temps que la direction et les mouvements de ses armées, les multiples détails de leur administration, et surveillant avec un soin et une entente qui n’ont jamais été reproduits toutes les questions qui se rattachaient à l’armement, à l’habillement, à l’alimentation et aux ambulances1. Non seulement il tenait à jour, avec ses variations quotidiennes, les états et l’échiquier exact de ses troupes, mais il était arrivé à établir pendant la campagne ceux des armées moscovites ellesmêmes; et quand, au cours de la retraite, ses papiers furent capturés, les généraux russes trouvèrent un état de leurs armées tellement exact, qu’ils crurent qu’il avait été volé à Saint-Pétersbourg, comme celui qu’ils possédaient des forces de Napoléon avait été volé, à Paris, par l’aide de camp du czar, CzernichelT.

1 « L’Empereur s’occupait de tout, veillait à tout. » ( Note de Larrey.)

« L’activité de l’Empereur était vraiment inconcevable ; les mouvements, l’administration, les mesures de sûreté, de prévoyance, il embrassait tout et suffisait à tout. » (Rapp, Mémoires, p. 117.)

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