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MARCHE DE L’ARMÉE EN AYANT

11 comprit cependant de nouveau à Smolensk la nécessité de s’arrêter, — il en était encore temps, — et de prendre ses cantonnements d’hiver en Lithuanie. La sagesse de cette décision ne pouvait échapper à un esprit comme le sien, qui avait conservé toute son acuité de pénétration et qui comprenait bien , — quoiqu’il le contestât dans ses conversations , — les dangers qu’il y avait à s’enfoncer davantage, à l’entrée de l’automne, dans les profondeurs de la Russie. On crut un moment qu’il était décidé à suspendre sa marche et à s’arrêter sur le Dnieper. Il donna des ordres pour former des établissements administratifs en Lithuanie et examina le système des approvisionnements pour son armée; mais il caressait toujours, au fond, l’espoir de livrer une grande bataille et de frapper un de ces coups foudroyants auxquels il avait habitué l’Europe. Les victoires de Gorodeczna et de Polotsk, le 12 et le 18 août, remportées par le prince de Schwarzenberg et par Gouvion- Saint -Gyr, vinrent malheureusement dissiper ses hésitations. En lui assurant la sécurité sur ses ailes, elles le faisaient pencher pour la continuation de l’offensive. Précisément, les rapports de Murat et de Davout le prévenaient que l’armée russe s’était établie à une journée de marche, à Dorogobouge, dans l’intention de livrer bataille. Pour le coup, il n’y tint plus, il partit aussitôt le 24 avec sa garde. Croyait-il revenir sur ses pas pour hiverner à Smolensk? L’armée le pensait, puisque Larrey dit que, dans la persuasion où il était qu’on ne s’avancerait pas davantage dans le nord, il laissa dans la vieille cité tous les officiers de santé de la réserve et cinq divisions de ses ambulances légères. Lui-même représenta à l’Empereur que sa présence était indispensable à Smolensk, à la tête de la majorité de ses chirurgiens et auprès de ses dix mille blessés; mais Napoléon ne voulut rien entendre et lui prescrivit de le suivre1. Sans doute, il n’était pas encore fixé sur le

1 Larrey, Mémoires et campagnes , t. IV, p. 35.

Dans une addition manuscrite, Larrey ajoute que ses observations furent mal reçues :

« J’obéis non sans regrets et répugnance, prévoyant d’avance tous les malheurs qui nous attendaient et les maux que j’aurais à supporter. »

parti définitif qu’il prendrait; mais il entrevoyait bien que sa marche pouvait ne se terminer qu’à Moscou, et il voulait avoir Larrey avec lui. La situation, la popularité du chirurgien en chef de l’armée étaient telles, sa présence inspirait une si grande confiance, que l’Empereur, toujours soucieux de l’effet à produire sur le moral de ses troupes, n’aurait pas voulu qu’il fût absent un jour de grande bataille.

Larrey partit donc avec la garde, accompagné seulement d’une seule ambulance sur six et de deux aides. Après avoir marché toute la nuit, on arriva le 25, au lever du soleil, à Dorogobouge. Mais une profonde déception attendait l’Empereur; l’armée russe s’était encore dérobée. On la poursuivit jusqu’à Wiasma, de Wiasma à Ghjath et de Ghjath à Mojaïsk, près de la Moskova. C’est là, à Mojaïsk, sur un terrain choisi et fortifié à l’avance par lui, que le vieux Kutusof, nommé au commandement de l’armée russe, avait décidé d’attendre l’armée française. Il n’était maintenant plus question de retour à Smolensk, et l’Empereur, malgré l’attitude toujours désapprobatrice de son état-major, précipitait la marche de ses nombreuses troupes par les mauvais temps, les solitudes désolées, les détestables routes, les villages incendiés, semant des soldats à chaque carrefour et courant au-devant de sa ruine personnelle, de la destruction de son armée et de l’écroulement de son vaste Empire avec une rare et fatale obstination.

La rencontre si désirée eut lieu à Borodino, le 7 septembre 1812. Ce fut le terrible carnage de la Moskova, la plus grande et la plus sanglante bataille du siècle, — où près de trois cent mille hommes s’entre-tuèrent sur un espace de quatre kilomètres carrés1. Cette victoire, qui ne fut pas décisive, puisque les Russes purent se retirer en bon ordre, fut disputée avec un extraordinaire acharnement. Elle coûta à l’armée russe soixante mille hommes morts ou blessés. L’armée française en perdit neuf à dix mille et eut neuf

1 « L’armée française avait cent vingt-sept mille combattants. L’armée russe comptait cent quarante mille hommes. » (Larrey, Note.)

Ce sont aussi les évaluations de Thiers.

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