LA BATAILLE DE LA MOSKOVA
mille cinq cents blessés1. Quarante -sept de ses généraux et trente -sept de ses colonels restèrent sur le terrain. Parmi les tués, étaient Montbrun, l’émule et le successeur de Lassalle, le vaillant Caulaincourt, frère du duc deVicence, Canouville, autrefois héros de boudoir et maintenant un des plus intrépides officiers de l’armée, et d’autres encore non moins braves. Compans, surnommé le preneur de redoute, Bessières, Friant et surtout Ney et Murat furent les héros de la journée. Ces deux derniers eussent dû être tués cent fois et n’échappèrent à la mort que par miracle.
La manière d’être de l’Empereur donna encore lieu à diverses interprétations. Il est certain qu’il ne déploya ni son activité ni sa vigueur de conception ordinaires, et que sa circonspection parut exagérée. On a attribué son attitude à un rhume dont il souffrait; sans doute, cette indisposition put lui donner un certain malaise, mais il est difficile d’admettre qu’elle ait pu paralyser une aussi puissante et aussi lumineuse intelligence. 11 est plus vraisemblable de penser que les horreurs de cette sanglante bataille, les pertes considérables qu’il y fit, la responsabilité qu’il encourait devant la France et devant l’Europe attentives, les circonstances spéciales au milieu desquelles il était placé, et surtout l’éloignement où il se trouvait avec son armée de ses frontières, le portèrent à exagérer la prudence et lui enlevèrent une partie de l’audace et de l’initiative qu’il apportait d’ordinaire sur le champ de bataille2.
Nous savons que les divisions d’ambulances de Larrey, — avec leurs chirurgiens, — étaient restées à Smolensk. Il n’avait donc plus d’effectif pour son ambulance centrale.
1 Thiers dit que nous eûmes vingt à vingt et un mille blessés. On ne sait où il a pu prendre cette estimation. Il est évident que les chiffres de Larrey sont indiscutables.
2 On sait qu’à quatre heures du soir l’armée russe était battue. Un effort de plus et sa défaite était convertie en désastre. Les troupes étaient harassées, mais la garde était intacte. Si Napoléon l’eût fait donner, il eut, sans nul doute, détruit l’armée de Kutusof. Mais, à la distance où il était de France, il tenait à conserver intacte cette troupe d’élite, qui devait constituer sa ressource suprême. Par le fait, ce fut elle qui lui permit de regagner le Niémen; mais s’il eût détruit l’armée russe à Borodino, il est probable que le cours des événements ne se fût pas déroulé de la même façon.
Avant la bataille, il demanda à l’Empereur de mettre à sa disposition un certain nombre de chirurgiens de régiments. Il en obtint quarante -cinq, avec lesquels il constitua son ambulance du quartier général. Il organisa des hôpitaux à Ghjath et dans l’abbaye de Koloskoï, voisine du terrain de combat. Ghjath avait été incendiée par les Russes, — comme toutes les villes qu’ils avaient abandonnées; — mais l’église et quelques maisons construites en briques subsistaient et pouvaient être convenablement utilisées. On les meubla avec de la paille. J’ai déjà fait observer que le matériel des hôpitaux et des ambulances des guerres de l’Empire était des plus sommaires; un peu de paille, — quand elle ne manquait pas, — constituait toute la literie. Il ne fallait pas, bien entendu , songer aux draps ; si on en avait eu , on en aurait fait du linge à pansement. Quant aux couvertures, qui faisaient également défaut, elles étaient remplacées par la capote des fantassins ou le manteau des cavaliers. L’abbaye de Koloskoï avait au moins quelques lits et un peu de linge ; mais ces ressources apparaissaient dérisoires en regard des milliers et des milliers de blessés qu’il fallait prévoir. Larrey comptait établir, après la bataille, de nouveaux hôpitaux à Mojaïsk, — dont il ne doutait pas qu’on se rendit maître.
L’ambulance centrale fut disposée au centre de la ligne de l’armée, à côté du quartier général. L’ordre du jour en désigna l’emplacement aux troupes. C’était un espace carré de cinq cents toises environ, dépourvu d’abri, — car depuis longtemps on n’avait plus de tentes, — dans lequel Larrey se tenait en permanence avec ses aides. De là, il surveillait toutes les ambulances. Sa présence la fit préférer à celles-ci par les chefs de corps, en sorte que presque tous les grands blessés de la journée passèrent par les mains du chirurgien en chef.
Dès le début de l’action ils affluèrent. Larrey pratiquait, selon les cas, le pansement ou l’opération urgente, et faisait transporter immédiatement l’opéré, par ses ambulances volantes, sur les hôpitaux de Ghjath et de Koloskoï. Il fut vite menacé d’être débordé; mais, fidèle à sa méthode ordinaire,