LES GÉNÉRAUX BLESSÉS
établissant le plus grand ordre parmi les blessés, il les faisait ranger par catégorie de lésions et commençait, — quel que soit le rang et le grade, — par les plus gravement atteints; les autres, assis sur la paille, étaient classés par ordre et attendaient leur tour.
La bataille de la Moskova fut, de tous les combats que livra Napoléon, celui où les généraux payèrent le plus de leur personne. Beaucoup furent tués et un grand nombre blessés. Larrey nous a laissé d’intéressantes notes sur les blessures de ces vaillants hommes de guerre.
Gompans, Rapp et Davout inaugurent cette dramatique série. Compans, qui a brillamment enlevé la veille la redoute de Schwardino, légèrement blessé dès le début de l’action, est remplacé par Desaix, qui, à son tour, a le bras fracassé par un biscaïen. L’Empereur envoie, pour diriger la division, son aide de camp Rapp. Celui-ci, si fréquemment blessé et qui le sera encore plusieurs fois pendant la bataille, est frappé dès son arrivée sur le terrain. Davout, — chargé d’enlever une des flèches ou redan de la droite ennemie, — est atteint d’un boulet de canon qui tue son cheval et le renverse sans connaissance. On appelle Larrey, qui parvient auprès de lui au milieu d’un feu terrible. 11 trouve le vaillant maréchal, auquel l’Empereur envoyait Murat pour le remplacer, déjà relevé et prêt à reprendre le commandement de ses troupes. Il l’arrête et l’examine. Il n’a reçu heureusement qu’une forte contusion dans la région lombaire. Après un pansement sommaire, Davout remonte aussitôt à cheval et va se présenter à l’Empereur pour le prier de lui conserver le conimandement de son corps d’armée. Peu d’heures après, un cavalier accouru à toute bride vient redemander Larrey. Montbrun, dont le corps de cavalerie est placé sous le feu de la grande redoute de Borodino, a été renversé par un boulet et est blessé mortellement. On l’a déposé sur le sol, auprès du lieu même où il a été frappé. Les généraux Gompans, Rapp, Friant, Desaix y ont été blessés. Caulaincourt, le frère du duc de Vicence, qui a remplacé Montbrun, et a accompli ce fait extraordi-
naire de s’emparer avec ses escadrons de cuirassiers d’un fort immense hérissé d’artillerie, y sera tué lui -même, enseveli dans son triomphe, après une charge héroïque. Au milieu du fracas des détonations que font deux mille bouches à feu, à travers les projectiles qui se croisent sur sa tête, menacé d’être renversé à chaque instant par des escadrons de cavalerie qui passent au galop, Larrey arrive auprès de Montbrun ; il le trouve sans connaissance et prêt à succomber au terrible traumatisme dont il a été atteint. Le boulet qui l’a frappé est resté dans le flanc. Larrey l’extrait, applique un appareil de pansement et fait transporter le valeureux soldat dans un village voisin, où il expire peu d’heures après4. Depuis le siège de Saint- Jean-d’ Acre, où il a pansé Arrighi sous le feu de la place, dans l’enveloppement de la mitraille, Larrey n’a jamais été aussi exposé. Pendant qu’agenouillé auprès de Montbrun, il procède à l’extraction du boulet, les obus tombent à côté de lui. Un d’entre eux tue son cheval, tenu en main par son ordonnance.
De retour à l’ambulance , il est de nouveau rappelé au milieu du feu pour Nansouty et Romeuf. Nansouty offre un des rares exemples, dans ces batailles où, comme je l’ai fait remarquer, toutes les blessures graves sont produites par des boulets ou des obus, de lésion par une balle. Il a le genou traversé; heureusement l’articulation n’est pas atteinte. Larrey débride l’ouverture d’entrée et de sortie et applique un pansement approprié1 2.
Quant à Romeuf, il a été atteint de ce curieux et redoutable traumatisme qu’on appelait improprement le vent du boulet, et qui occasionne, sans lésion apparente, — les tissus cutanés restant intacts, — les plus graves désordres internes. Le chi-
1 L’Empereur ne consacra à sa mort, dans le Bulletin, qu’une sèche mention. Ce grand général de cavalerie méritait mieux ; il est probable que Napoléon lui gardait rancune de la violente scène qu’il eut avec lui devant Wilna et qu’il n’avait cependant pas voulu réprimer. (Voir p. 515.)
2 Dès que Nansouty put monter à cheval, on le renvoya en France, où il conduisit un convoi de blessés. Quoique la déroute de l’armée eût commencé peu de temps après, il maintint en ordre son convoi et le ramena sur la frontière.