‹ Napoléon et LarreyChapitre 196 sur 319 · L’AMBULANCE DU QUARTIER GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

L’AMBULANCE DU QUARTIER GÉNÉRAL

rurgien militaire qui Ta soigné a pensé à une simple commotion; la vieille expérience de Larrey ne s’y trompe pas. Il pratique une incision qui met à découvert des muscles dilacérés et mis en bouillie, une fracture de la hanche et des vertèbres correspondantes. Le général meurt la nuit suivante.

Cependant, l’ambulance centrale ne désemplit pas. Successivement, Friant, Morand, Rapp, Belliard, Bruyère, Pajol, de France, Teste, Guilleminot, Triaire y sont amenés. L’état-major de l’armée tout entier est représenté par ses plus valeureux chefs, — car tous les généraux de division sont tués ou blessés. — Friant, un des plus purs héros de l’Empire, le modèle des vertus militaires, qui a été déjà blessé à Smolensk, où il s’est couvert de gloire avec sa division, est blessé par un boulet aux deux jambes; on le transporte à l’ambulance où, quelques instants auparavant, il a envoyé son fils, blessé à ses côtés. Morand, qui a été également blessé à l’assaut de cette grande redoute, dont la prise, la perte et la reprise successives ont coûté tant de sang, a le visage déchiré et la mâchoire fracassée par un éclat d’obus*. Triaire, dix fois blessé dans les campagnes précédentes, est atteint d’un éclat d’obus à la jambe1 2. Pajol a le bras brisé d’un coup de feu, — fracture comminutive grave qui aurait pu être un cas d’amputation. — Larrey, que l’on a accusé d’être trop porté aux opérations, pratique au contraire la chirurgie conservatrice toutes les fois qu’elle lui semble possible. Il se refuse à amputer Pajol malgré l’avis de ses chirurgiens, lui enlève les esquilles et lui applique un pansement inamovible. Pendant la retraite, il veillera sur sa blessure et lui renouvellera ses pansements.

1 La scène du pansement que lui fit Larrey a été l’objet d’un tableau du baron Lejeune.

2 Triaire avait été blessé pendant la campagne du Rhin, au pont de Delmo, à la bataille de la Piave, au combat de Raab, etc. L’Empereur l’avait fait baron en 1810. Il était né dans un village de l’arrondissement du Vigan, et par suite compatriote de Pierre Triaire qui fit sauter, en Égypte, le fort d’El-Arisch. Notons que ce petit canton de Sumène, — dont l’auteur de ces lignes est lui-même originaire , — • perdu au fond des Cévennes, fournit à lui tout seul, pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire , outre un grand nombre de soldats et d’officiers , trois généraux : de Boisserolles , de Mesnard et Triaire.

Belliard, l’ami de Larrey, un de ses compagnons d’Égypte, qui s’est multiplié dans la journée, a le mollet emporté par un boulet. De ces vaillants hommes de guerre, il en manque un : c’est le brave Bonamy, qui est aux ambulances russes. Il a défendu la grande redoute à la tête de quelques compagnies contre le retour offensif de l’ennemi et est tombé percé de vingt-huit coups de baïonnettes. Sa ressemblance avec Murat l’empêche d’être achevé, et on l’a conduit tout sanglant à Kutusof, comme un trophée de la victoire.

Les chefs de la cavalerie, dont le rôle a été considérable, n’ont pas été moins éprouvés. Nous savons que Montbrun et Gaulaincourt sont morts. Grouchy, Saint- Germain, Bordesoulle, qui ont héroïquement chargé toute la journée, viennent également faire panser des contusions de boulets. Bordesoulle et Saint-Germain sont légèrement atteints ; mais Grouchy, dont le fils, comme celui de Friant, vient d’être blessé à ses côtés, qui a eu un cheval tué sous lui, a reçu un coup de biscaïen à la poitrine. La contusion a été violente, mais il n’y a pas de plaie pénétrante, et l’intrépide général pourra, pendant la retraite, commander l’escadron sacré, composé de généraux et d’officiers, chargé de veiller à la sûreté personnelle de l’Empereur1.

L’armée russe, quoiqu’elle ait fait tout son possible pour emporter les blessés, en a jonché le terrain, et il faudra plusieurs jours pour les ramasser. Pendant la bataille, les officiers blessés tombés entre nos mains et qui, appartenant à la haute société russe, parlent couramment le français, demandent eux- mêmes à être transportés à l’ambulance de Larrey. Le général Likatchef, le comte Sakowninski, colo-

1 Les autres généraux blessés furent: Lahoussaye, de Schéler (Wurtembergeois), Sokolnicki (Polonais), de Borstell (Westphalien) , Boyer de Bebeval, Bruny, Chlopicki, Chouard, Dommanget, Dufour, Gengoult, de Breuning (Westphalien), Legras (id.), Hammerstein (id.) , de Wickenberg (id.) , Krasinski (Polonais), Queunot, Mourier, Subervie, Teste, Thizy, Burthe, d’Hénin, Gattanéo (Napolitain), — en tout, trente-trois, — chiffre énorme et qui n’a jamais été égalé. Les généraux tués, en dehors de ceux que j’ai signalés dans le texte, furent : Tharreau, Compère, Damas (Westphalien), Huard, Lanabère, de Lepel (Westphalien), Marion, Plauzonne. (Cf. Martinière, Liste des officiers généraux tués ou blessés sous le premier Empire , de 1805 à 1815. Paris, Lavauzelle.)

LES OFFICIERS RUSSES A L’AMRULANCE DE LARREY 36o

nel de cuirassiers de la garde impériale russe, le prince Galitzin, une foule de jeunes officiers dont Larrey ne dit pas les noms, sont pansés ou opérés par lui. Larrey, nous le savons, est hautement humain, et à la guerre il soigne indistinctement, avec le même dévouement, les amis comme les ennemis. Cette façon de traiter ses adversaires n’était pas encore, à cette époque, une règle professionnelle comme elle l’est devenue aujourd’hui, et elle ne fut pas toujours imitée de nos adversaires. On lui doit de l’avoir inaugurée et pratiquée avec une telle suite et un tel dévouement, qu’elle passa dans les mœurs militaires et s’imposa à tous ses successeurs. 11 fut en cela secondé, il faut le reconnaître, par Napoléon, qui exigeait qu’on relevât les blessés ennemis et qu’on les soignât avec les plus grands égards. Larrey obéissait cependant à un autre mobile. Il connaissait les éventualités et les alternatives de la guerre, et s’il n’allait pas jusqu’à prévoir les désastres de la retraite de Russie, il pouvait cependant craindre un échec de nos armes. Il espérait que, dans ce cas, l’armée russe aurait pour les blessés français les mêmes égards qu’il prodiguait à leurs nationaux. Sur ce point, il se trompait, car en Russie le sentiment national, violemment surexcité, étouffa toute pensée d’humanité pour le vaincu, et les rapports particuliers adressés à Larrey nous ont appris de quelle odieuse façon furent traités les blessés et même les chirurgiens laissés à Wilna h

Après avoir été opérés, les blessés russes furent transportés dans un village voisin, où on établit pour eux une ambulance spéciale. Larrey les y retrouva quand il repassa par ces mêmes lieux au moment de la retraite, et nous verrons qu’il leur rendit de nouveaux services.

Le chirurgien en chef opéra, sans discontinuer, pendant deux fois vingt-quatre heures; il évalue à deux cents le nombre des amputations qu’il pratiqua. L’heureux résultat

1 Cf. la correspondance adressée à Larrey, entre autres le rapport du chirurgien major Carpon. Ms. 5878. B. N.

de ces opérations est à noter, et j’ai déjà dit qu’on n’obtiendrait pas de plus brillants succès aujourd’hui. On connaît la gravité des désarticulations de l’épaule. Larrey en pratiqua onze, et mit au bout de quelques jours tous ses opérés en route pour la France ; or il n’en mourut que deux pendant ce long et pénible voyage. Le cas le plus remarquable de guérison est celui d’un chef de bataillon qui monta à cheval aussitôt après son opération, se dirigeant vers la frontière allemande. Il perdit son cheval au bout de quelques jours, continua son chemin à pied et traversa ainsi toute la Russie sans accident. Arrivé à Kœnigsberg, la plaie était cicatrisée. Nous avons vu que Larrey était, du reste, coutumier de ces procédés, et qu’il préférait faire partir, après leur opération , tous les blessés qui étaient transportables, que de les garder dans les hôpitaux. Les soldats eux -mêmes, familiarisés avec les idées de leur chirurgien en chef, considéraient comme défavorable leur séjour dans ces établissements. On vit, parmi eux, des amputés qui se fabriquaient des jambes de bois et s’enfuyaient immédiatement des ambulances pour gagner la route d’Allemagne1.

Tout faisait défaut ; le passage et le séjour dans ces pauvres régions d’une immense agglomération d’hommes avaient tari les ressources entières du pays. On ne pouvait se procurer ni aliments, ni couvertures, ni paille, ni linge. Larrey fit nourrir ses blessés de soupes préparées avec de la viande de cheval et quelques pommes de terre arrachées du sol. On confectionna du linge à pansement avec leurs chemises ; les chirurgiens le lavaient ensuite eux-mêmes pour pouvoir renouveler les apppareils journellement. La paille manquant, la plupart furent couchés sur la terre nue.

Leur nombre, — en comprenant les Russes restés en nos mains, — défiait du reste tout secours immédiat. Il fallut trois jours à Larrey pour faire relever les blessés et les faire transporter dans ses ambulances ; mais celles-ci étaient ellesmêmes insuffisantes. La grande ambulance de Koloskoï était

1 Larrey, Chirurgie militaire, t. V, p. 45.

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