‹ Napoléon et LarreyChapitre 197 sur 319 · NÉGLIGENCE ET PRÉVARICATION DES ADMINISTRATEURS · texte numérisé non relu

NÉGLIGENCE ET PRÉVARICATION DES ADMINISTRATEURS

pleine. On dut les disperser dans les villages à demi incendiés, les plus proches du champ de bataille. Quand on fut entré à Mojaïsk, Larrey installa de nouvelles ambulances dans cette localité. Il y trouva de nombreux blessés russes abandonnés par leurs chirurgiens. Tous leurs compatriotes ayant pris la fuite, ils étaient restés sans secours, et, depuis plusieurs jours, ceux d’entre eux qui ne pouvaient se mouvoir mouraient de faim et de soif. Larrey pourvut aux premiers besoins, leur fit donner des boissons et quelques aliments, fit enlever ceux d’entre eux qui avaient succombé et pansa les autres immédiatement l.

On voit que les ambulances manquèrent des éléments les plus indispensables. Jamais, même pendant les guerres de la Révolution, jamais, même en Égypte, le chirurgien de la Grande Armée n’avait vu ses blessés dans une pénurie aussi complète. Malgré la difficulté qu’il y avait à se procurer des vivres, il est certain que des corps de troupes comme celui de Davout durent cependant à la prévoyance de leur chef d’être approvisionnés. Les commissaires de guerre, chargés de prévoir et de réunir pour les blessés ce qui leur était nécessaire, n’eurent pas le même soin, et ceux-ci manquèrent non seulement du matériel, de tentes pour les abriter, de voitures pour les transporter, de linge et de charpie pour les panser, mais même des quelques poignées de farine ou de grains indispensables pour les faire vivre. Larrey protesta auprès de l’intendant Joinville, de Daru et même de l’Empereur. Des ordres furent donnés ; on établit des magasins de vivres à Koloskoï et à Mojaïsk, et tant qu’il fut présent il obtint que des distributions à peu près régulières fussent faites ; mais , après son départ, il se passa les faits suivants: les commissaires, spéculant odieusement sur les denrées, les vendirent aux officiers et aux soldats blessés qui pouvaient les payer. Ceux qui n’avaient pas de ressources durent mourir de faim 2.

1 Larrey, op. cit., Notes. Rapport au ministre de la guerre, 30 septembre 1812. Ms. 5876. B. N. F. R. N. Acq.

C’est le dernier rapport qu’on possède de Larrey pendant la campagne de Russie ; ceux qui suivirent furent perdus ou capturés pendant la retraite.

2 Notes de Larrey, Agenda de campagne.

Les servants ou infirmiers avaient bien été prévus, mais les administrateurs les avaient détournés pour leur usage personnel, et il n’en restait point au service des malades. Il en résulta que ceux qui étaient immobilisés par leurs blessures, ne pouvant se lever, supportèrent tous les abominables inconvénients de leur situation : le voisinage des morts, l’infection de leur pansement qui ne pouvait être renouvelé et la privation des mauvais aliments que les valides pouvaient encore se procurer. Les blessés qui ne moururent pas des a ccidents de leurs plaies ou qui ne succombèrent pas à l’ina nition périrent au milieu des incendies qui furent allumés, après le départ de l’armée, dans les granges où ils avaient été déposés.

Telles étaient les conséquences du régime qui avait enlevé aux médecins l’administration de leurs hôpitaux et de leurs ambulances pour la transporter aux gens de bureaux. Tant que les conditions de la guerre s’étaient exercées dans des conditions normales au milieu de contrées civilisées, tant que la victoire appartenant aux armes françaises avait rendu faciles les approvisionnements, le service de ces administrateurs, quoique laissant souvent à désirer, avait fonctionné assez régulièrement sous l’œil sévère de Larrey, toujours prêt à réclamer auprès de l’Empereur. Mais, dès que les circonstances furent troublées comme en Espagne, en 1809, en Russie, en 1812, et en Allemagne en 1813, le vice incurable de l’institution créée pour l’orgueil et le bien-être de ses chefs plutôt que pour le soulagement des malades et des blessés, organisée pour les faciles et réguliers travaux de la paix et non pour les vicissitudes de la guerre, apparut clairement, et l’on reconnut alors son monstrueux égoïsme qui la plaçait audessus des intérêts de l’armée, son inconcevable routine que déconcertaient les événements des campagnes difficiles, et la vénalité de ses membres qui s’afficha dans toutes les occasions où on pouvait voler l’État et dépouiller les malades sans danger.

Les rapports de Larrey et de tous les médecins qui survécurent, — concluant sur les premiers chefs, — ne sont pas

Page 1