‹ Napoléon et LarreyChapitre 199 sur 319 · INDÉCISIONS DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

INDÉCISIONS DE NAPOLÉON

Cependant l’incendie s’éteint, faute d’aliments; les trois quarts de la ville de Moscou ont été détruits ; seuls subsistent le Kremlin, les innombrables églises et les grandes maisons construites en pierre. L’Empereur est rentré dans la ville ; l’administration se réorganise, l’armée est arrivée à s’installer et se repose dans le bien-être, car on a trouvé plus de vivres qu’il ne lui en faut pour la nourrir. Elle se refait de ses fatigues; les blessés guérissent, les traînards rentrent à leurs corps; et, malgré ses pertes, elle offre encore le chiffre respectable de cent mille hommes. L’automne est superbe , et le moment est venu de se décider soit à repartir pour aller passer ses cantonnements d’hiver en Pologne, soit à les prendre à Moscou même. Ce dernier parti est tellement raisonnable que le bon sens de l’armée, — parfois supérieur, je l’ai déjà fait remarquer, au génie du grand capitaine qui la commande, — l’adopte d’instinct, et les soldats croient qu’ils vont passer l’hiver dans la cité moscovite pour reprendre la campagne au printemps. C’est ce qu’on a déjà fait pendant la campagne de Pologne en 1807, et combien, en plus , de raisons pressantes ici , pour adopter cette détermination? C’est aussi la croyance de Larrey, qui l’écrit à sa fille1. Le chirurgien en chef, qui, — plus que l’Empereur et les maréchaux, — est au courant de ce qui se passe dans l’armée et dans la ville, sait qu’il y a plus de vivres qu’il n’en faut pour nourrir les troupes pendant tout l’hiver. Il le dit à l’Empereur en proie à de mortelles indécisions, qui s’obstine à attendre une réponse qui ne viendra pas à ses propositions de paix, dont l’orgueil saigne à la pensée d’une retraite , et qui ne voit pas qu’Alexandre ne cherche qu’à gagner du temps pour refaire sa propre armée, le mettre ensuite aux prises luimême avec le terrible hiver de ces glaciales contrées.

C’était un matin , au Kremlin ; Larrey venait de présenter les états de situation de ses blessés à Napoléon, quand celui-ci lui demanda ce qu’il pensait de l’hivernement à Moscou. Larrey déclara qu’à moins de partir immédiate-

1 Lettre à Isaure , le 18 septembre 1812.

ment, — on était au 25 septembre, — c’était à son avis le parti le plus sage, et il lui démontra que les approvisionnements étaient en quantité suffisante pour suffire aux besoins de ses soldats. Daru, qui était présent, et qui de tous les conseillers de l’Empereur fut seul à avoir l’intuition du péril dans lequel une retraite tardive allait placer l’armée, appuya chaleureusement Larrey1. L’Empereur ne répondit rien, et congédia son chirurgien avec un triste sourire. Au fond, ce parti, qui bravait l’ennemi et le maintenait dans la terreur de sa présence, lui plaisait par son audace et souriait à son orgueil ; c’eût été, en effet, la meilleure réponse à opposer aux finasseries de Kutusof et aux perfides lenteurs d’Alexandre. Mais bien des raisons, tirées de l’éloignement des frontières, de la difficulté de maintenir ses communications, de nourrir sa cavalerie, sans parler de l’opposition de ses maréchaux, pressés de se rapprocher de l’Allemagne, le faisaient pencher pour la marche sur Kalouga, où il hivernerait sous un ciel plus doux, au milieu d’un pays fertile, à la fois à portée de Smolensk et de Moscou.

Les Russes, en attaquant brusquement le 17 octobre le roi de Naples qu’ils faillirent envelopper, précipitèrent la solution. L’Empereur, comprenant enfin qu’il fallait prendre un parti, ordonna la retraite. Déjà le 15, le 16 et le 17, les hôpitaux avaient été évacués sur Smolensk ; mais on laissait à Moscou sept cents malades ou blessés français intransportables, ils furent égorgés par les paysans russes après l’évacuation. L’armée abandonna Moscou le 19 octobre, et prit la direction de Kalouga; nous savons que l’armée russe était postée sur la route. Le prince Eugène lui livra le sanglant combat de Malo-Jaroslawetz, qui fut une victoire, mais qui ne décidait rien, parce que Kutusof conservait sa position. Les Russes perdirent un de leurs généraux, Dorokof, six

1 Dans le conseil de guerre qui eut lieu avant le départ de l’armée de Moscou , Daru émit la même opinion et conseilla, — seul de son avis, — l'hivernement à Moscou. Tous les généraux, pressés de terminer la campagne, insistèrent pour la retraite de l’armée. On a déjà remarqué que les malheurs de Napoléon ne commencèrent qu’à partir du moment où il convoqua des conseils de guerre et demanda l’avis de ses généraux.

LA BATAILLE DE M A LO-JAROSL AWETZ 373

mille hommes, un grand nombre de prisonniers et beaucoup de canons.

Du côté des Français, le général Delzons, un des compagnons de Larrey en Égypte, fut tué, et il y eut deux mille blessés1. Larrey les pansa avec ses chirurgiens sur le champ de bataille et les lit transporter à la suite de l’armée dans les voitures particulières amenées de Moscou. Cependant, pour se frayer un passage, Napoléon se croyait obligé de livrer une seconde bataille. Il semble qu’il n’y eut pas à hésiter, et qu’il était préférable de combattre que de revenir sur ses pas, et de recommencer au début de l’hiver, à travers un pays deux fois désolé et ruiné, le désastreux trajet qu’on avait déjà accompli une fois. Mais l’Empereur et son armée vont à leur fatale destinée, et tout désormais conspirera à leur perte. Le héros de tant de victoires, l’homme qui a prodigué avec tant de profusion le sang de ses soldats, recule cette fois devant le combat qui lui livrerait les riches provinces méridionales de la Russie, au prix d’un nombre peut-être considérable de blessés et de tués. Les généraux, obéissant toujours à l’idée fixe de rentrer le plus tôt possible, insistent avec force pour abandonner la marche en avant 2. Ainsi , au lieu de foncer sur Kutusof , — qui , effrayé lui-même aussi, devait se retirer spontanément, — et de passer à tout prix, les armes à la main, on décide qu’on va reprendre par des chemins de traverse la route de Mojaïsk, la voie de la misère, du froid, de la faim et de l’incendie. Sur cette route fatale vont s’égrener cent mille hommes, la grandeur de la France et la destinée de Napoléon. L’esprit reste confondu quand on pense que c’est le 27 octobre, à l’entrée de l’hiver, même en France, que l’armée se mit en marche, n’ayant

1 Outre Delzon , le général Levie (italien) fut blessé. Les généraux blessés furent Broussier, Bertrand, de Sivruy, Senant, Fino, Fontane, Giflenga, ces trois derniers italiens.

2 Napoléon se reprocha souvent d’avoir cédé à leurs conseils.

« On lui a entendu dire , dans des circonstances encore plus graves , mais inutiles à rappeler ici, qu’il aurait évité de grands revers, surtout dans les derniers temps de sa carrière, s’il ne s’en était rapporté qu’à lui-même. » (Le général Gourgaud, p. 343.)

plus que quelques jours de vivres, et ne devant en trouver qu’en quantité insuffisante à Smolensk, dont on était du reste séparé par un désert de cent lieues, le temps de mourir vingt fois de faim, de froid et de fatigue. Les soldats, qui déjà avaient apprécié les charmes si extraordinaires pour eux d’une région riche, fertile et habitée, reviennent avec désespoir sur leurs pas, entrevoyant mieux que l’Empereur et ses maréchaux l’affreux sort qui les menaçait1.

La retraite de Russie a été cent fois décrite. Je n’ai pas l’intention de l’exposer ici à mon tour dans tous ses détails. Il me semble préférable de rapporter le récit simple et dramatique dans sa concision qu’en a laissé Larrey. Les rapports que lui adressèrent ses chefs de service, tous ses papiers officiels furent perdus au passage de la Bérésina. Mais il reprit heureusement une habitude qu’il avait abandonnée après l’expédition d’Égypte, celle d’écrire son journal de campagne. Il inscrivit régulièrement au crayon, sur les feuilles de son calepin, les événements de chaque jour; c’est ce récit que je vais reproduire. On va voir avec quelle admirable modestie et quelle rare simplicité Larrey, qui fut avec Ney, Éblé et le prince Eugène, un des héros de la retraite, parle de lui. Le dévouement, le courage, la fermeté, l’élévation de caractère qu’il déploya au milieu de ces tragiques événements, et qui donne dans l’histoire à sa personnalité des proportions surhumaines, paraissent sous sa plume de simples devoirs de service , qu’il accomplit avec un peu plus de régularité qu’à l’ordinaire, et il semble à l’entendre que rien ne soit plus naturel que de marcher le jour dans la neige en relevant les courages abattus , de passer les nuits dans les ambulances à panser, opérer et protéger les blessés, de partager ce qu’il possède avec ceux qui n’ont rien, et, en toutes circonstances, de secourir et d’aider ceux qui souffrent. Mais tout commentaire à ces pages serait superflu. Il faut les lire dans leur dramatique et forte concision.

1 Larrey, Mémoires et campagnes , t. IV, p. 84.

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