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LA RETRAITE DE L’ARMEE

« A notre arrivée à Mojaïsk, je m’empressai de visiter les hôpitaux que nous y avions laissés lors de notre passage à Moscou; ils contenaient environ deux mille trois cents malades, qui furent presque tous enlevés. Nous n’en abandonnâmes qu’un très petit nombre dont la situation était très grave; je leur laissai quelques officiers de santé. Tous les blessés qui provenaient de la bataille de la Moskova étaient en assez bon état, et recevaient régulièrement les secours de la chirurgie; mais je n’ai pas également à me louer de la conduite des administrateurs; j’ai trouvé une grande partie de nos blessés dans un dénuement extrême, l’on peut même dire dans le manque absolu de fournitures, de lit, de pain, de viande, d’aliments légers, de bière et de vin. A peine ces infortunés recevaient- ils irrégulièrement quelques distributions de bouillie de farine de seigle, de mauvaises soupes faites avec de la vache ou du cheval, et des tronçons de choux que les blessés qui se promenaient allaient chercher dans les champs. Les paillasses et la paille qui servaient de coucher aux malades étaient pourries et infectes. Ceux qui ne pouvaient remuer se trouvaient dans une atmosphère fétide et dans une malpropreté épouvantable.

« De Mojaïsk, nous passâmes à l’abbaye de Koloskoï; il existait encore deux cent cinquante blessés dans un village intermédiaire, ils y avaient été déposés le jour de la bataille. Ceux-ci seraient morts de faim sans l’industrie des officiers de santé. Parmi les blessés, —presque tous amputés, — je retrouvai les officiers russes dont nous avons parlé, parfaitement guéris; ils m’avaient témoigné le désir de rester dans leur patrie , ils voulaient même que je les laisse dans le village, quoique le feu y fût allumé depuis quelques heures. J’eus beaucoup de peine à les faire sortir de l’ambulance où ils étaient réunis avec nos blessés. Cependant tous furent enlevés avant qu’elle ne brûlât, et tous furent sauvés. Je les fis mettre en liberté et leur remis même de l’argent, pour se procurer auprès des juifs ambulants les choses de première nécessité en attendant leurs compatriotes. Je leur

recommandai les malades que nous ne pouvions emmener. J’espère qu’ils les auront protégés l.

« Ma visite à Koloskoï, où nous avions sept cents malades, me fut extrêmement pénible. Il serait difficile de peindre la situation horrible où nos blessés étaient dans les divers locaux de cette ambulance, surtout ceux qu’on avait placés dans les écuries ou dans les granges ; ils croupissaient sur un fumier infect, entourés de toutes parts par des cadavres, ne recevant presque jamais de distributions et obligés de manger, pour se soustraire aux horreurs de la faim, des tronçons de choux bouillis avec de la viande de cheval qui leur manquait souvent. Beaucoup d’entre eux avaient succombé à la faim et à la pourriture d’hôpital, provoquée par l’infection et l’humidité continuelle des sols insalubres ; leurs pansements se faisaient rarement, à cause de la pénurie du linge à pansement. Les chirurgiens étaient obligés de blanchir eux-mêmes les bandes et les compresses.

« Je lis panser et opérer, sous mes yeux, tous ceux qui n’avaient pu l’être, ou qui l’avaient été imparfaitement; je les fis enlever au fur et à mesure, charger sur les voitures disponibles de l’armée, et les fis évacuer sur Wiasma. Il en resta une quarantaine qui ne purent être emmenés, à mon grand regret; car j’ai appris depuis que le feu avait consumé tous les bâtiments de l’abbaye quelques heures après mon départ.

« Le retard que j’éprouvais dans ces ambulances m’obligeait à marcher toutes les nuits pour rejoindre le quartier général, et être arrivé en même temps que lui aux lieux de passage, ce qui rendait ma mission extrêmement pénible. Le manque de ressources était déjà considérable ; il tombait beaucoup de neige, et le froid augmentait toujours. La marche

1 « Le chirurgien Larrey, dans sa bonté inépuisable, était accouru à l’avance pour donner aux blessés de Koloskoï les soins qu’un séjour rapide lui permettait de leur consacrer... Trouvant là des officiers russes qui lui devaient la vie et qui lui témoignaient leur gratitude, il en exigea, pour unique récompense, que libres et maîtres dans quelques heures de leurs compagnons d’infortune ils leur rendraient le bien qu’ils avaient reçu du chirurgien en chef. Tous le promirent, et Dieu seul peut savoir s’ils payèrent la dette contractée vis-à-vis le meilleur des hommes. » (Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire, t. XIV, p. 495.)

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