DÉSORGANISATION DE L’ARMÉE
était très pénible, et les soldats souffraient beaucoup au bivouac. C’est ici que commença la désorganisation de l’armée, qu’on ne put rallier qu’imparfaitement à Wiasma. L’Empereur fit mettre à ma disposition ses voitures et ses caissons pour les blessés. Les médecins de sa maison, mon ami Ribes, Yvan et Métivier, furent chargés de les suivre et de les soigner1.
« A Ghjath, les malades, — au nombre de cinq cent cinquante, — étaient encore fort mal; la malpropreté était la morne, mais ils avaient moins souffert de la faim. Les mêmes mesures furent prises pour l’évacuation, et les mêmes précautions pour les blessures des soldats. Je laissai ceux que je ne pouvais emmener dans une maison construite en pierre, laquelle a échappé à l’incendie général qui a réduit cette ville en cendres, ainsi que les précédentes. J’ai rencontré dans les ambulances de cette localité plusieurs de mes amputés d’épaules, d’une portion du pied et de la jambe, entièrement guéris.
« L’armée avait déjà consommé les vivres qu’elle avait emportés de Moscou, et les magasins de Mojaïsk purent à peine fournir aux besoins de l’avant-garde. La température baissait sensiblement, et les vents étaient toujours forts et très froids ; le mercure était descendu, dans le thermomètre de Réaumur, à sept et huit degrés au-dessous de zéro. Cependant l’on continua la retraite sans repos, et nous arrivâmes le lendemain à Wiasma. Le froid augmentait progressivement; déjà, les rivières étaient gelées sur les bords, et les chemins devenaient très difficiles. Cette ville nous offrit encore fort peu de ressources pour les subsistances ; nos magasins n’avaient été approvisionnés que pour les troupes de passage et les hôpitaux. L’incendie qui avait consumé les trois quarts de cette cité força l’armée à bivouaquer. Je m’empressai de visiter les hôpitaux pour en faire évacuer les
1 « J’avais à emporter ainsi plus de deux mille blessés. J’obtins de l’Empereur un ordre qui imposait à tout officier, tout cantinier, tout émigré de Moscou, qui avait une voiture, l’obligation de prendre un ou plusieurs blessés avec lui. » (Larrey, Note.)
blessés que nous y avions, à l’exception de quelques-uns de désespérés. L’évacuation fut complète et s’effectua assez promptement, au moyen des voitures de l’armée et de quelques-unes des habitants.
« L’arrière -garde, qui n’avait cessé d’être aux prises avec l’ennemi, fut cernée pendant la nuit à son entrée dans la ville ; elle fut obligée de se faire jour à travers un corps nombreux de cosaques et de fantassins russes.
« Le convoi de blessés et les équipages de ce corps d’armée (l’arrière-garde) souffrirent beaucoup de ce combat, et je perdis dans cette circonstance, avec plusieurs de mes officiers de santé, un assez grand nombre de blessés intéressants qui donnaient les plus grandes espérances b En outre, la plupart des familles françaises de Moscou qui accompagnaient l’arrière-garde et les malheureux blessés du combat de Wiasma durent être abandonnés sur la route, où les paysans russes et les cosaques les égorgèrent. Ney remplaça après Wiasma, à l’arrière-garde, Davout et le prince Eugène, dont les corps étaient très affaiblis.
« En partant de Wiasma, le 2 novembre, la température s’était élevée, et les vents qui jusqu’alors avaient été au nordest étaient passés au nord-ouest plein; aussi, nous eûmes bientôt de la neige. La marche fut moins pénible jusqu’à Dorogobouge, où l’on arriva le 5 novembre. A deux lieues de cette ville, — très commerçante et remarquable par sa situation sur une montagne assez élevée, — l’on rencontre le Dnieper, encore tout petit, car il est là très voisin de sa source. Avant de le passer, je fus arrêté par l’aspect de plusieurs monticules de terre d’une forme pyramidale, élevés d’environ trente à quarante pieds au-dessus du niveau du sol, et épars dans une plaine étendue, sillonnée dans son milieu par le fleuve. Ce sont les tombeaux des victimes d’une bataille sanglante qui fut livrée dans cette plaine entre les Russes et les Polonais; ces derniers furent vaincus.
1 « Ce combat coûta quatre mille hommes à l’armée française et six mille aux Russes. » (Larrey, Note.)