LES BLESSÉS DES HOPITAUX DE DOROGOBOUGE
« Dorogobouge était aux trois quarts brûlée. L’armée n’y trouva aucune ressource. Nous avions deux hôpitaux d’évacuation, dans lesquels les premiers blessés graves revenant de Moscou s’étaient arrêtés, comme ne pouvant aller plus loin. Ils étaient tous en très mauvais état. Je leur fis donner lous les secours relatifs à mon service, et j’en opérai moimême un certain nombre ; mais la plus grande privation pour ces infortunés a été celle des aliments, des fournitures de lits, et le manque d’infirmiers pour les soigner. Toutes ces ressources leur avaient presque toujours fait défaut. J’en ai vu plusieurs qui étaient morts de faim, et dont les cadavres étaient dans les salles, à côté des vivants ; ceux-ci n’avaient d’autres moyens d’existence que quelques bouchées de mauvais pain, que les blessés en état de marcher procuraient à leurs camarades, et des tronçons de choux qu’ils pouvaient à peine faire cuire assaisonnés avec du sel et de la viande de cheval. La situation de ces hôpitaux ressemblait à celle de ceux de l’abbaye de Koloskoï. Cependant je fis enlever tous ceux qui furent en état d’être transportés, après les avoir pansés et leur avoir fait donner quelques subsistances ; le défaut des moyens de transport et la gravité des maladies nous forcèrent à en laisser quelques-uns qui périrent peu d’heures après, et pendant la nuit, au milieu d’un incendie qui se déclara tout à coup dans les maisons voisines des hôpitaux. Le feu consuma, en quelques instants, toutes les maisons du quartier. Je me rendis en toute hâte à cet hôpital avec mes collaborateurs, pour tâcher de sauver mes blessés. Je n’en sortis qu’à travers les flammes, après avoir fait emporter tous ceux que la rapidité de l’incendie permit d’enlever.
« Depuis Dorogobouge jusqu’à Smolensk, nous eûmes presque toujours de la neige. Sur toute la route, on ne rencontrait que les cabanes qu’on avait construites pour entretenir les relais des estafettes. A peine les maisons suffisaientelles au logement de la personne de l’Empereur et de deux ou trois principaux personnages de l’armée, en sorte que nous fûmes tous obligés de coucher au bivouac. C’est dans cet intervalle que la faim se fit vivement sentir. Le pays, tout à
fait désert, n’offrait plus aucune ressource, et l’armée avait déjà perdu une grande partie de ses équipages. Heureux celui qui pouvait avoir de la viande fraîche de cheval ! L’on voyait les soldats attaquer des chevaux morts depuis plusieurs jours et les disséquer jusqu’aux os ; personne ne se faisait plus scrupule de manger de la viande de cet animal. Malheur aux cognais 1 qui se détachaient pendant la nuit ou qui n’étaient pas attentivement gardés par leurs maîtres! ils étaient aussitôt tués, éventrés et dépecés. Le foie et le cœur étaient les morceaux les plus friands et les plus recherchés ; c’élait à celui qui pouvait les saisir le premier. Cette avidité était souvent la cause de rixes sanglantes qui s’établissaient entre les individus coopérant à l’enlèvement et à la mort du cheval. Le général et l’officier n’avaient plus d’influence sur l’esprit du soldat : l’intérêt personnel était le seul mobile de tous les individus de l’armée ; le frère ne connaissait plus le frère; le mari ne portait plus aucune attention à la femme qui avait partagé jusqu’alors ses privations et ses fatigues ; les enfants, eux-mêmes, étaient souvent délaissés; enfin la nature méconnaissait tous plus aucun de ses droits.
« Je fus frappé, à l’approche de Smolensk, à la vue d’une jeune femme, pressée par une faim dévorante; elle se jette' à travers les soldats qui venaient d’éventrer un cognât, et, quoique couverte d’une superbe pelisse de martre garnie de satin blanc, elle plonge ses mains dans le ventre de l’animal pour en arracher le foie ou quelques-unes de ses portions ; mais, privée de couteau et obligée d’employer ses dents, elle s’en servit en enfonçant sa tête dans le ventre même du cheval. Enfin elle put emporter un morceau de ce viscère et courut le faire cuire au premier feu de bivouac qu’elle rencontra. Sans doute, elle n’attendit pas sa parfaite cuisson pour le manger. Hélas ! combien de ces malheureuses femmes n’ont-elles pas succombé aux effets terribles de ce besoin impérieux ! Presque tous nos blessés moururent de faim. Dans un autre moment je tâcherai d’expliquer le phé-
1 On appelait ainsi les chevaux du pays.
ARRIVÉE A SMOLENSIv
nomène de ce sentiment (lu faim). Cependant cette faible ressource de la viande de cheval, un peu de farine qu’une partie de l’armée avait conservée, quelques légumes ou des morceaux de pain ou de salé qu’on s’était procurés dans les campagnes éloignées de la route, et l’espoir de trouver des magasins à Smolensk, nous soutinrent1.
« Enfin, l’on arrive à cette ville tant désirée. Le froid était très vif, et le mercure était descendu dans le thermomètre à quatorze degrés. Mais quelle surprise pénible ! A peine trouve-t-on des subsistances pour le petit nombre des troupes qui peuvent entrer dans cette place et pour les malades des hôpitaux. L’impérieuse nécessité fait forcer les portes, et les magasins sont pillés ; un petit nombre profite du pillage pour quelque temps, mais le reste de l’armée est condamné à souffrir. Les malades sont privés des distributions accoutumées , et pendant deux jours que nous séjournâmes dans cette ville, j’eus la douleur de voir nos blessés et mes officiers de santé sans subsistance aucune. Je partageai, avec trente d’entre eux, un sac de farine que j’avais pu acheter à grand prix; c’est la seule ressource que nous eûmes pour traverser encore un grand espace de désert. Mon âme reste encore épouvantée des effets déchirants et horribles que fit sur elle l’ambulance dite de la Brèche, placée à la porte du Dnieper. Ces malheureux étaient dans une situation plus affreuse dans cette ambulance que dans celle de Koloskoï. Dans les autres hôpitaux les malades étaient moins mal ; mais nous ne pûmes en évacuer aucun,
1 II ressort de ce tableau que l’armée souffrit de la faim plus encore que du froid. Larrey déclare formellement, du reste, en d’autres endroits, que l’armée aurait résisté au froid, mais qu’elle fut surtout détruite par la faim, condition condamnant encore davantage l’imprévoyance de Napoléon, qui savait très bien en partant de Moscou qu’il n’y avait pas d’approvisionnements de vivres suffisants avant Wilna. La remarque de Larrey concernant la résistance des troupes au froid s’applique surtout aux Français, qui se défendirent mieux contre l’abaissement de la température que les soldats des autres nations et même que les Russes. Il nota que les méridionaux, les bruns à tempérament bilio- sanguin , résistèrent mieux que les sujets blonds à tempérament lymphatique appartenant aux régions du Nord. Les Hollandais, officiers et soldats, périrent presque tous sans exception. Les Allemands perdirent beaucoup plus de monde que les Français. D’une façon générale, les troupes étrangères de la coalition souffrirent plus que les nôtres. (Larrey, Mémoires et campagnes , t. IV, p. 126.)
faute de moyens de transport. Je dus me borner à organiser les services ; j’opérai ou je fis opérer sous mes yeux tous les blessés chez lesquels une intervention était nécessaire, et je laissai une cinquantaine de chirurgiens auprès d’eux. Plusieurs officiers de santé, ayant les pieds gelés, restèrent dans ces hôpitaux.
« Nous quittâmes Smolensk le 14 novembre. L’armée, qui comptait cent mille hommes au départ de Moscou, ne se composait plus à ce moment que de trente-six ou trentesept mille soldats armés. Le reste était mort en route ou suivait à la débandade. Cinquante à soixante -mille hommes de tous les rangs et de toutes les conditions, de tous les corps et de toutes les armes, marchaient confondus, tantôt par bandes, tantôt en foule, tous s’empressant de se devancer les uns les autres. Les vents se fixèrent au nord-est et le froid devint excessif, le mercure descendit dans le thermomètre à dix-huit et dix-neuf degrés. La marche de cette ville jusqu’à Krasnoïé, distante de vingt-quatre lieues, nous a été extrêmement pénible par ce froid rigoureux, le défaut d’abri et le manque absolu de vivres. Les villages intermédiaires étaient totalement brûlés. D’ailleurs, l’ennemi qui avait attaqué notre arrière-garde à Smolensk, où j’eus un assez grand nombre de blessés à opérer et à faire panser, nous harcelait de toutes parts. L’on ne se reposait que trois ou quatre heures par nuit, constamment au bivouac, et l’on marchait sans s’arrêter huit, dix heures par nuit. L’armée, qui s’était décomposée à son passage à Smolensk, perdit beaucoup de monde. Le froid et surtout la faim étaient sur cette route les seules causes de la mort. Ceux de mes compagnons qui avaient contracté la bonne habitude de marcher et qui avaient conservé un peu de café et de sucre offrirent plus de résistance ; l’exercice habituel prévenait l’engourdissement des membres, entretenait la calorification et le jeu des organes, tandis que le froid saisissait les personnes faisant la route à cheval ou en voiture, et les jetait bientôt dans un profond état d’engourdissement. S’ils approchaient alors des feux de bivouac, ils étaient frappés de la gangrène. Je me