LA BATAILLE DE KRASNOIE
préservai de cet accident en marchant continuellement à pied, et en me privant constamment du plaisir de me chauffer.
<r Les équipages et les parcs d’artillerie furent coupés plusieurs fois et dispersés par les cosaques, avec d’autant plus de facilité que les chemins étaient couverts de glace, et par conséquent impraticables à la marche des caissons et des pièces d’artillerie. Je me suis trouvé un jour entouré par une de leurs bandes ; je dus mon salut à ma vigilance et au secours que je reçus de quelques grenadiers de la garde, lesquels m’ayant aperçu au milieu de ces cosaques fondirent sur eux. Une balle atteignit heureusement celui sous lequel j’allais probablement succomber. A notre arrivée, le 17 novembre, à Krasnoïé, nous fûmes cernés par l’ennemi; il fallut livrer combat sur presque tous les points de l’armée l Il. La garde impériale, — le seul corps de la Grande Armée encore intact, — soutint tout le choc, et combattit avec un tel succès qu’en moins de deux heures le champ de bataille fut couvert des Russes morts ou mourants. Nous eûmes près de douze cents blessés que nous opérâmes et pansâmes sur le terrain et dans l’ambulance de Krasnoïé. Ici, nous courûmes tous les plus grands dangers ; plusieurs de mes camarades furent blessés à mes côtés et quelques-uns furent tués ou assez gravement blessés pour ne pouvoir les enlever du champ de bataille. Ce fut une des plus terribles journées que j’eusse encore passées dans toute la campagne. Mais le
1 Le 16, le prince Eugène, tombé dans une embuscade tendue par Miloradowitch, faillit être enveloppé, et un parlementaire russe vint le sommer de capituler.
Il le fit expulser. Avec lui étaient son aide de camp Guilleminot, les généraux Triaire, Philippon, Broussier, d’Ornano, Poitevin, Pino, Guyon et quelques milliers de soldats armés, avec de nombreux isolés sans armes. C’était tout ce qui restait de son corps d’armée. Le vice -roi organisa la défense avec les généraux. Elle fut héroïque. Six mille soldats français repoussèrent vingt mille Russes. Mais ils ne purent forcer le passage. A la nuit, ils parvinrent cependant par des chemins détournés à rejoindre le quartier général de Napoléon à Krasnoïé.
Le 17, l’Empereur, prévenant une attaque générale de la grande armée russe, commandée par Kutusof, prit l’offensive avec la garde, se mit à pied à sa tête et culbuta les Russes. Ce fut la bataille de Krasnoïé, destinée à libérer Davout et Ney, coupés par les Russes. Le duc d’Auerstædt fut dégagé; mais Ney, qui était parti de Smolensk le dernier dans la nuit du 16 au 17, se trouvait encore à une journée de marche de distance.
courage de tous mes chirurgiens et de tous les auxiliaires qui me prêtèrent leur concours fut vraiment admirable. Les femmes françaises qui avaient quitté Moscou avec nous, et partagé depuis nos privations et nos dangers, portèrent le dévouement jusqu’à l’héroïsme. Elles vinrent panser nos blessés sous le canon de l’armée russe. Parmi elles se fit surtout remarquer la directrice des théâtres de Moscou, Mmc Aurore Bursay, qui ne quitta le champ de bataille qu’avec le dernier blessé h
« Après avoir repoussé l’ennemi et l’avoir écarté au loin sur les côtés, nous reprîmes notre route vers Orcha et nous emmenâmes un petit nombre de nos blessés, c’est-à-dire tous ceux à qui l’on put procurer des moyens de transport. Je fis réunir tous les autres à l’hôpital de Krasnoïé, où je laissai encore quelques officiers de santé. Leur sort était à plaindre, car nous apprîmes par quelques-uns d’entre eux qui avaient pu suivre, et s’étaient échappés des mains des cosaques pendant la nuit, que le feu s’était répandu dans toute la ville et que l’hôpital ne pouvait manquer d’être incendié. La température s’éleva momentanément, et nous eûmes en peu de temps une grande quantité de neige. La faim se faisait toujours sentir, et la privation d’aliments fut fatale à un grand nombre d’individus. La chair des chevaux était plus recherchée que jamais. La marche était toujours accélérée et extrêmement pénible à raison des mauvais chemins. Cependant nous arrivâmes à Doubrowna le 18 novembre, et bientôt à Orcha, où nous regagnâmes le Dnieper. L’on trouva quelques subsistances dans ces deux villes et des ressources pour les malades. Nous disposâmes, dans
1 La bataille de Krasnoïé, dans laquelle Napoléon déploya une initiative et une énergie égale à celle de ses plus beaux jours , fut livrée par quinze mille hommes à soixante mille Russes commandés par Kutusof. La petite armée française aurait dû être détruite ou faite prisonnière avec son chef; mais telle était encore la valeur des soldats qui la composaient et l’ascendant du nom et de la présence de l’Empereur, qu’elle put arrêter l’ennemi et opérer sa retraite. « Mais, malheureusement, dit Larrey, elle eut douze cents blessés et près de quatre mille morts : pertes énormes pour elle. » Dans cette journée du 17, furent blessés les généraux Triaire, Razout, Bertrand, de Sivray, Barbanègre, Dufour, d’Ornano, Simmer. Le général Lanchantre disparut. Le 7, avait été blessé le général d’Anthouard.