LARREY ET DES GENETTES A WILNA
la garde, dont la tenue excitait la surprise et l’admiration. Elles avaient conservé leurs armes, leurs capotes ou manteaux, leurs chevaux et leurs gants, et elles entrèrent dans Wilna en ordre et se redressant comme si elles allaient à la parade.
« Quant à moi, quoique je sois un des hommes les plus robustes de l’armée, ce n’est qu’avec la plus grande difficulté que j’ai atteint Wilna le 9 décembre. J’étais à bout de forces et j’étais près de tomber, comme tant d’autres. Le chaleureux accueil que les respectables sœurs grises de l'hôpital de la Charité me firent, les attentions et les soins qu’elles me prodiguèrent me rappelèrent à la vie. Je n’oublierai jamais ce souvenir; mais, hélas! combien de compagnons épuisés par la faim, les fatigues, ou frappés de congestions, ne restèrent-ils pas dans cette ville ! De ce nombre est mon collègue, le baron Des Genettes, qui jusque-là avait très bien supporté les fatigues de la campagne. Nous nous séparâmes la même nuit de notre départ chez M. le comte Daru, dans la persuasion, sans doute réciproque, que nous nous reverrions en route le lendemain. Il est probable qu’à l’instant du départ M. Des Genettes ne se sentit pas les forces physiques nécessaires pour se remettre en route à pied, et il prit le sage parti de rester chez les professeurs de l’université, qui ont pris soin de lui1.
« Après avoir pris quelques heures de repos, je sortis et pus visiter les hôpitaux pour en assurer le service 2. Je réunis à l’hôpital de la Charité les chirurgiens malades et les principaux officiers blessés , et les confiai aux soins particuliers des bonnes sœurs grises. Je laissai dans tous les hôpitaux, en outre des officiers de santé malades, un nombre suffisant de chirurgiens de tous grades pour le traitement des blessés réunis à Wilna. Je leur remis des lettres de recommandation pour les médecins en chef de l’armée russe.
1 II fut fait prisonnier. Mais nous verrons que, sur les réclamations réitérées de Larrey, il fut renvoyé en France par l’empereur Alexandre.
2 Furent blessés, dans les combats partiels qui se livrèrent devant Wilna, les généraux Exelmans et Coutard. Larrey les fit partir pour Kœnigsberg. Le général Delort de Gléon fut massacré le 10 décembre à une des portes de Wilna.
<r Dans la nuit du 40 au 44 , je me remis en route. Sorti de la ville à minuit avec la garde impériale, je marchai sans m’arrêter, toujours à pied, conduisant mon cheval par la bride, jusqu’à la première étape, lieu presque totalement désert, et où nous trouvâmes à peine un peu de bois pour notre feu de bivouac. Je me reposai quelques heures auprès de ce feu, enveloppé de mon manteau qui était couvert de neige, et de là nous continuâmes notre marche jusqu’à Kowno. Le thermomètre, qui s’était un instant relevé, baissa encore; je souffris de nouveau beaucoup du froid et de la faim. Après la sortie de Wilna, la dissolution de l’armée augmenta encore. La confusion était à son comble, et chacun semblait n'exister et n’existait réellement que pour lui seul.
« Il y avait à Wilna de très grands magasins de vivres, d’habillements et une caisse bien garnie, etc. ; mais une attaque soudaine de cosaques jeta le trouble et la confusion dans l’armée. Les portes de ces magasins furent forcées, et tous les effets et les subsistances furent livrés au pillage de l’armée et des habitants. L’usage immodéré que firent nos soldats de l'eau-de-vie de grains, qu’ils trouvèrent en grande quantité, accéléra la perte d’un grand nombre d’entre eux. Telle est la marche des malheurs ; ils s’enchaînent les uns aux autres sans qu’on puisse empêcher cet enchaînement b « Depuis notre départ de AVilna, je n’avais vu mon ami M. Ribes, chirurgien de la maison de l’Empereur; j’en étais inquiet, lorsqu’à l’approche de Kowno je le rencontrai par hasard au milieu de la foule mobile. Son faciès était frappé de tous les signes du dernier degré d’épuisement de ses forces physiques et témoignait de sa faiblesse mentale. Un peu de pain, de sucre et quelques gouttes de rhum qui me restaient, l’aidèrent à arriver à la ville. Je le conduisis à l’hôpital, où l’on m’avait réservé une petite chambre que l’on réchauffa difficilement; mais il y avait un lit dont mon ami profita.
1 Un très grand nombre d’hommes restèrent à Wilna , tant dans les hôpitaux que dans les maisons des juifs polonais, qui les avaient accueillis pour leur prendre le peu d’argent qui leur restait. La plupart périrent misérablement assassinés par ces juifs, après avoir été dépouillés par eux ou martyrisés par les cosaques.