MARCHE DE L’ARMÉE SUR LE CAIRE
frapper l’imagination de l’armée, il prescrit pour eux une sépulture triomphale et ordonne qu’ils soient enterrés au pied de la colonne de Pompée *.
Ces actes accomplis, il peut se mettre en marche pour le Caire. L’itinéraire est, par la route de Damanhour, plus pénible mais plus court que le chemin qui passe par Rosette. Desaix, qui commande l’avant-garde, comme autrefois sur le Rhin, s’ébranlera le premier avec un jour d’avance sur les autres divisions. Dugua, qui remplace Kléber laissé à Alexandrie, marchera sur Rosette dont il s’emparera, protégera l’entrée dans le Nil d’une flottille chargée des vivres et des munitions de l’armée, et rejoindra à Rahmanieh le corps principal de l’armée. Enfin la flottille , commandée par le vice-amiral Perrée, matelot illettré, sachant à peine lire — dit Marmont, — mais brave et expérimenté — dit Larrey, — et très estimé par Ronaparte, devra entrer dans le Nil, le remonter jusqu’à Rosette et de là jusqu’au Caire, en s’avançant parallèlement à l’armée.
Larrey et Des Genettes, après avoir organisé le service de santé des hôpitaux et de la garnison d’Alexandrie, se séparent. Au moment du départ, Des Genettes s’embarque sur la flottille et se rend à Rosette, pour y préparer un hôpital, tandis que Larrey marchera avec le quartier général.
L’ordre du départ fut donné le 19 messidor (7 juillet), à six heures du soir. Le débarquement avait été opéré , on se le rappelle, le 14. Cinq jours avaient donc suffi à Ronaparte pour mettre à terre les soldats et le matériel de guerre, prendre Alexandrie, rétablir l’ordre dans la ville, lui donner des services administratifs, réorganiser ses troupes,
1 Arrêté du 17 messidor (5 juillet).
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
arrêter le programme de la marche en avant et en préparer l’exécution. A ce moment, l’armée, qui avait compté trente-huit mille hommes, mais qui avait laissé une importante garnison à Malte, atteignait à peine, en y comprenant tous ses effectifs, — même les non combattants , — le chiffre de trente-quatre mille soldats h C’est avec ces forces relativement faibles, mais composées de soldats aguerris et commandés par des chefs ayant fait leurs preuves et possédant sa confiance, que Bonaparte allait s’enfoncer dans un pays hostile , traverser des régions désolées et dépourvues de toutes ressources, et affronter une milice célèbre, que son courage, son mépris aveugle de la mort, son entraînement à la guerre et sa discipline rendaient redoutable.
Le trajet à travers le désert de Damanhour fut excessivement pénible. Les troupes souffrirent vite de la soif et de la fatigue de la marche sur le sable. Dès la première étape, les soldats, accablés par la chaleur, jetèrent leurs provisions de biscuits2, en sorte qu’aux souffrances de la soif se joignirent les souffrances de la faim. Des hommes succombèrent à la fatigue , quelques-uns se tuèrent de désespoir. Le phénomène du mirage, qui reflétait sur leurs rétines une illusoire nappe d’eau limpide, un puits signalé, une citerne annoncée, et qui se trouvaient vides, l’arrivée à Damanhour, considéré comme point important de ravitaillement, et qui n’était qu’une affreuse et misérable bourgade 3 où il n’existait que des ressources insuffisantes , redoublèrent leur découragement et leur tristesse en détruisant les espérances qu’elles avaient conçues 4. Larrey, dans ces circonstances où les caractères
' Cf. la note, p. 325 ; Larrey, Journal.
2 Ce récit de Larrey justifie Bonaparte des reproches que lui adressent certains historiens d’avoir entrepris sans vivres suffisants la traversée du désert. Les soldats avaient bien des biscuits, mais ils les jetèrent.
3 « On y trouva de l’eau , mais le pays ne produisait pas les ressources nécessaires pour nourrir avec du pain deux divisions. » ( Journal de Belliard, 15 messidor, 7 juillet.)
4 Damanhour est la vieille ville d’H’Orus, la Petite Apollinopolis des Grecs. On a peine à comprendre que la misérable bourgade de cette époque, entourée de solitudes arides, ait été autrefois et soit redevenue aujourd’hui un centre prospère au milieu de plaines cultivées et de prairies verdoyantes. C’est que la richesse du Delta a toujours tenu à l’intelligente répartition des eaux. Dans les temps antiques,