‹ Napoléon et LarreyChapitre 22 sur 319 · LA TRAVERSÉE DU DÉSERT DE DAMANHOUR · texte numérisé non relu

LA TRAVERSÉE DU DÉSERT DE DAMANHOUR

les plus solidement trempés faiblirent, où l’on vit des hommes comme Lannes et Murat s’abandonner un moment au désespoir1, montra au contraire une fermeté et une endurance supérieures. Imposant silence à ses propres souffrances, il se multipliait auprès des soldats , stimulant le courage de ceux qui faiblissaient, galvanisant par son exemple, par ses paroles, et ranimant par l’administration d’un cordial, des hommes qui paraissaient avoir perdu toute résistance. En médecin prévoyant, il avait avec lui une petite outre de cuir, recouverte de drap de laine , remplie d’eau de source , additionnée d’eaude-vie. Il avait soin de la plonger dans l’eau bourbeuse qu’il pouvait rencontrer et la maintenait ainsi, dit -il, à une température très basse. Quelques gouttes placées sur la langue, de temps en temps, suffisaient pour atténuer la souffrance de la soif2.

Au mécontentement et à l’abattement de l’armée, l’attitude des savants de l’expédition faisait un saisissant et parfois piquant contraste. Malgré le supplice de la soif et les fatigues de la marche, l’enthousiasme de ces hommes nourris des fortes études classiques en honneur au xvme siècle et élevés dans l’admiration des peuples de l’antiquité croissait à mesure qu’ils s’avançaient sur le sol des dynasties égyptiennes. La découverte de quelques vestiges historiques paraissait les rendre presque insensibles aux souffrances physiques. Dolomieu, Berthollet et Monge surtout, dont l’imagination était très vive et l’érudition très étendue , se livraient à un enthousiasme que peuvent seuls comprendre ceux qui

sous les pharaons et jusqu’à l’occupation romaine, le Nil se jetait à la mer par sept embouchures. Sur chacun de ses bras s’élevaient des villes florissantes, et vingt -quatre gouverneurs veillaient au bien-être des contrées qu’on leur avait confiées. Quand les Turcs eurent incorporé l’Égypte à leur empire, l’impéritie des pachas et des beys , leur rapacité administrative diminuèrent vite la portion cultivée du Delta. Les embouchures du fleuve s’obstruèrent peu à peu , et la diminution de son débit finit par transformer en désert des lieux jusqu’alors d’une fertilité extraordinaire. Ainsi se vérifie le mot de Bonaparte : « Sous un mauvais gouvernement, le désert empiète sur le Nil. tandis que, sous un bon, c’est le Nil qui empiète sur le désert. »

1 Thiers, la Révolution française, t. 10, p. 30.

2 Le général Bonaparte vint m’en demander, et je possède encore la noix de coco dans laquelle je lui versai à boire à différentes reprises. » (Mémoires et campagnes. Notes manuscrites de l’édition personnelle de Larrey, p. 195.)

EXPÉDITION D’ÉGYPTE

connaissent les profondes et mystérieuses sensations qu’éveillent dans l’esprit les souvenirs d’un grandiose passé. Le futur comte de Péluse, en attendant les fouilles des hypogées de la haute Égypte, s’arrêtait au moindre accident de terrain, au moindre débris de vieilles murailles, et les interrogeait longuement. Il assaisonnait ses explorations d’une pointe d’exaltation humoristique qui égayait Bonaparte et son état-major. Un jour où l’armée longeait l’ancien canal du Galidi, qui servait autrefois à la navigation entre Alexandrie et le Nil, Monge aperçoit tout à coup d’anciennes fondations ; il s’arrête, les examine, reconnaît un corps de logis avec ses différentes divisions, et cherche, par l’exploration de ces ruines, à se rendre compte de leur destination primitive. Tout à coup il se redresse et déclare, au milieu de rires universels, que c’était une auberge destinée, du temps d’Hérodote , aux mariniers du canal et où on buvait du vin , il y a trois mille deux cents ans, à tel prix la bouteille. Monge plaisantait, mais sa saillie s’est trouvée vérifiée par les fouilles faites dans les hypogées où ont été découvertes des peintures représentant des vendanges au temps des pharaons l.

Des scènes comme celles-là se renouvelaient souvent. Gaffarelli, malgré les fatigues provoquées par son infirmité, partageait les enthousiasmes de Monge. L’armée assistait goguenarde et railleuse à ces témoignages passionnés de curiosité scientifique. Mécontente des déceptions qu’elle

1 Une inscription nous apprend que le possesseur d’un de ces vignobles s’appelait Ptahhotep et vivait il y a six mille ans sous les rois contemporains des I y ram ides, deux mille huit cents ans avant la date donnée par Monge. Le vin d Egypte avait été très réputé et célébré par les historiens et les poètes : B

Sunt Thasiæ vîtes, sunt et Mareotides albæ.

Voici les vins de Thasos, voici les vins blancs de Maréotis.

Du reste, au temps de l’ancienne Alexandrie, des vignobles célèbres s’étalaient sur les bords du Nil et sur les berges que n’atteignaient pas les inondations. Le mouvement maritime était très considérable sur l’ancien lac Maréotis; des bâtiments de tous genres, élégantes galères de plaisir et bâtiments de transport, le sillonnaient sans cesse , et l’œil , aussi loin qu’il pouvait porter dans le fertile Delta n embrassait que de claires villas ombragées de palmiers, et, de distance en disance, es hôtelleries destinées à désaltérer les voyageurs et les marins. (Cf. Ebers traduction de Maspero.)

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