‹ Napoléon et LarreyChapitre 211 sur 319 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

I. Arrivée de Larrey à Kœnigsberg. — Accueil de son hôte Jacobi. — Inspection de ses blessés. — Mort de Lariboisière et d’Éblé. — Larrey atteint du typhus. — Murat, commandant de l’armée. — Évacuation de Kœnigsberg. — Départ de Larrey. — Enquête sur les chirurgiens disparus faite par Larrey. — Démarches pour obtenir la liberté de Des Genettes. — Immense amour-propre du médecin en chef de l’armée. — Son ingratitude vis-à-vis de Larrey. — Pertes énormes du service de santé pendant la campagne. — Tableau des chirurgiens présents et des disparus, adressé par Larrey au ministre de la guerre le 15 février 1813. — Rapport du chirurgien Carpon à Larrey sur les événements qui se passèrent à Wilna après le départ de l’armée. — Les pertes éprouvées à Wilna, supérieures à celles qui furent subies à la Bérésina. — Responsabilité des chefs russes dans les mauvais traitements qui entraînèrent la mort des prisonniers français.

Dans la nuit du 21 au 22 décembre, — une des plus rigoureuses de cet hiver glacial, — l’honorable Jacobi, banquier à Kœnigsberg, entendit heurter vivement à sa porte. Il descendit et se trouva en face d’un homme à la figure fatiguée et amaigrie, et qui sous son manteau portait un uniforme d’officier français usé et terni, mais propre encore. Il tenait un cheval par la bride, paraissait exténué et pouvoir à peine se soutenir. Jacobi lui posa quelques questions, mais la fatigue de l’étranger et l’engourdissement dans lequel l’avait plongé le froid prolongé étaient tels qu’il ne put articuler une parole. Il tira alors de son portefeuille une lettre qui lui avait été adressée et qui portait son nom sur la suscription, et la présenta à Jacobi. Celui-ci, y jetant les yeux, y lut le nom de Larrey. Jacobi, comme tous les bourgeois de Kœnigsberg, détestait Napoléon et n’aimait guère l’armée française ; mais dans sa haine patriotique il faisait

exception pour Larrey, qui avait été son hôte, qu’il avait appris à estimer et qui, depuis la campagne de 1807, était resté pour lui un ami avec lequel il échangeait une correspondance régulière. Ému de compassion, il tomba dans ses bras, le conduisit dans sa demeure, où il l’entoura de tous les soins que nécessitait son état.

On pourrait penser maintenant que dans cette demeure hospitalière Larrey était arrivé au port, et qu’il allait enfin se reposer des fatigues et des privations qu’il avait endurées. D’autres, abandonnant leur service et l’armée, ne songèrent qu’à gagner la France et aller revoir leur famille. Mais à l’esprit de ce parfait serviteur de son pays se dressait, dès le lendemain matin, toute l’étendue des devoirs qui lui restaient à accomplir : inspection des hôpitaux de Kœnigsberg sur lesquels il avait dirigé pendant la retraite dix mille blessés dont beaucoup offraient les signes du typhus ; évacuation de tous les malades transportables , pour en laisser le moins possible aux mains de l’ennemi, qui s’avançait derrière les débris de l’armée française ; réorganisation de son corps de chirurgiens fondu , détruit comme la Grande Armée elle-même. Surmontant sa faiblesse, réchauffé, mais non délassé, les membres raidis, les pieds gonflés et pouvant à peine marcher, il voulut, malgré les représentations de son hôte, aller visiter les hôpitaux.

Ils regorgeaient de blessés et de malades français, la plupart atteints du typhus ou de gangrène par congélation. Larrey passa cette journée et celle du lendemain au milieu d’eux, présidant lui-même, en dépit de l’affaiblissement dans lequel il se trouvait, à tous les pansements graves, et dictant ses instructions pour le traitement des fiévreux1. Dans l’un des hôpitaux , il trouva l’héroïque Lariboisière , un des grands généraux d’artillerie de l’Empire, dont le fils avait été tué à la bataille de la Moskova, et qui s’était écrié en apprenant la perte qui le frappait : « Aujourd’hui l’Empereur perd deux bons serviteurs. » 11 disait vrai. Après avoir dirigé avec

1 Larrey à Bancel, Corresp. génér. Instructions pour le traitement des blessés et des malades. Kœnigsberg, 24 déc. 1812. Ms. 5875, p. 2. B. N. F. R. N. Acq.

LARREY A KOENIG SRERG

Éblé toutes les plus importantes opérations de la campagne, il tomba malade à Wilna. Larrey et Des Genettes l’évacuèrent sur. Kœnigsberg, où le chirurgien en chef le retrouvait mourant du typhus. Malgré son état désespéré, sa tête restait libre, et il donnait, avec une incroyable sérénité, les ordres pour l’évacuation de l’artillerie de la place. Éblé, le héros de la Bérésina, qui lui succéda dans son commandement, devait lui-même mourir quelques jours après lui.

Larrey dut s’arracher à ce désolant spectacle. Il n’y avait pas, en effet, de temps à perdre pour l’évacuation des blessés. Dans la journée même, il sélectionna tous ceux qui pouvaient être emmenés et donna l’ordre de les diriger sur Elbing et Dantzig. Ces mesures arrêtées, il adressa au ministre d’État Daru un rapport sur les actes du service de santé de l’armée pendant la retraite de Moscou et sur l’état des choses à Kœnigsberg1. Le surlendemain 23, il ressentit dans la journée des frissons et un malaise intense ; on le ramena chez son hôte dans un état de morne hébétement et ayant à peine sa conscience. Sa robuste organisation, après avoir supporté les périls et les fatigues de la campagne, fléchissait maintenant, et il était à son tour atteint du typhus.

Son état devint vite alarmant. Les soins de ses confrères et du bon et brave Jacobi, qui ne quitta pas son chevet, parvinrent heureusement à dissiper rapidement les accidents. Mais, par suite de la retraite sur Kœnigsberg de Macdonald poursuivi de près par l’armée russe, il fallut évacuer la ville le 1er janvier. Ce départ sauva Larrey en l’arrachant au séjour d’une ville infestée et où sa convalescence aurait été longue et pénible, et en le remettant de bonne heure au grand air.

Le roi de Naples, dont le découragement et l’incurie avaient achevé , après le départ de l’Empereur, la désorganisation de l’armée, qui avait donné trop prématurément à Wilna l’ordre du départ , au premier coup de canon d’une avant-garde de cosaques, et consommé ainsi définitivement

1 Larrey, Rapport à l’intendant général Daru. Kœnigsberg, 21 déc. 1812.

la perte de milliers de soldats qu’avec un peu moins de hâte on aurait pu rallier et sauver et qu’on abandonna, avait précipité la retraite sur Kowno, Gumbinnen et Kœnigsberg.

Apprenant que le corps prussien commandé par York et placé sous les ordres du maréchal Macdonald avait passé à l’ennemi, il évacua Kœnigsberg avec la même précipitation que Wilna et transporta son quartier général à Posen et de là à Thorn. Arrivé dans cette dernière ville, n’y pouvant plus tenir, il résigna son commandement qu’il confia au prince Eugène et partit pour son royaume de Naples.

Le départ de Kœnigsberg eut lieu le l«r janvier. Il y avait à peine huit jours que Larrey était malade, et, si une réelle détente avait fait place aux graves phénomènes qu’il avait offerts au début, il était loin d’être guéri. Il voulut cependant reprendre la direction de son service et donner les instructions pour la mise en route de ses convois de blessés. Il laissa auprès de ceux qu’il était obligé d’abandonner les quelques chirurgiens, en trop petit nombre, dont il pouvait disposer; obtint de Daru les fonds pour qu’ils pussent se procurer des vivres et des médicaments, — car il n’osait compter sur la bonne volonté des Prussiens ; — d’une main tremblante signa un rapport à Murat sur son service pendant la retraite et écrivit aux chirurgiens du corps d’York pour leur recommander les blessés et les malades français1.

Ces dispositions prises, il monta en voiture accompagne d’un de ses collaborateurs, le docteur Bourgeois, chargé de lui donner ses soins. Il sortit des derniers de Kœnigsberg,

1 Nos sentiments actuels d’amitié pour la Russie ne peuvent nous empêcher de rendre aux Prussiens la justice qui leur est due et de reconnaître, du moins dans cette circonstance, — la supériorité de leur civilisation sur celle des Russes. Pendant que ceux-ci , oubliant les procédés de Larrey et des chirurgiens français , laissèrent massacrer nos blessés par leurs cosaques, les administrateurs et les chirurgiens allemands les entourèrent des plus grands soins.

« Presque tous nos malades, dit Larrey dans ses Notes, ont été confiés aux médecins du pays, qui sont très dignes de notre confiance. En Prusse surtout, nous n’avons eu qu’à nous louer de leur zèle pour soigner nos malades, et sous le rapport de l’administration je dois dire, à la louange des économes prussiens, que nos malades n’ont jamais eu de meilleurs aliments, de boissons plus potables et de médicaments de meilleure qualité. Partout cette administration offrait les caractères de la bienveillance et de la probité. » (Larrey, Agenda de la campagne de Russie.)

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