PERTES DU SERVICE DE SANTÉ
comme morts1. De tous les corps spéciaux de l’armée ce fut le service de santé qui fut le plus éprouvé. Rien n’est plus triste à parcourir que le registre de correspondance de Larrey à cette époque. De tous côtés, dès que le fameux 29e bulletin fut connu en France et dès que les lettres particulières annonçant les désastres de la campagne commencèrent à arriver, les demandes de renseignements des familles affluèrent au quartier général. Nous avons les réponses de Larrey2; elles sont navrantes, et on se représente l’effet désespérant qu’elles devaient produire sur ceux qui les recevaient, quoiqu’il les accompagnât toujours de réticences qui pouvaient donner lieu d’espérer que le disparu eût été fait prisonnier par les cosaques et pouvait un jour revenir.
Quelques officiers de santé survécurent, en effet, aux mauvais traitements dont ils furent l’objet et parvinrent à s’échapper. Parmi eux est le chirurgien major Garpon, qui, laissé à Wilna auprès des blessés, fut capturé par les cosaques, odieusement martyrisé avec ses compagnons de captivité, réussit cependant à recouvrer sa liberté et adressa, en arrivant en
1 Récapitulation de MM. les officiers de santé attachés à la Grande Armée, portés sur le contrôle adressé à S. E. le ministre de la guerre, le 15 février 1813 :
Présents.
Prisonniers.
Morts.
Position
inconnue.
En congé.
Total.
Chirurgiens principaux ....
Chirurgiens majors .
Chirurgiens aides-majors . . .
Chirurgiens sous-aides-majors.
Totaux .
On a compris dans ce tableau, au nombre des présents, les officiers de santé qui se trouvent en service dans les places de Dantzig, Varsovie, Thorn, etc. On voit, par suite, combien l'effectif revenu de Russie devait encore être réduit. Tarmi les chirurgiens de tout grade désignés comme prisonniers, le plus grand nombre étaient blessés ou malades et avaient sans doute tous succombé. Ceux dont la position restait inconnue durent être également considérés comme prisonniers ou morts.
2 Larrey, Correspondance générale. Ms. 5873, p. 83 et suivantes. (Février 1813 à avril 1813.) R. N. F. R. N. Acq.
Allemagne, son rapport à Larrey sur ce qui lui était anivé et sur les faits atroces dont il avait été le témoin. Nous avons là un dramatique et officiel récit des événements qui se passèrent à Wilna après la retraite précipitée des débris de la Grande Armée et un tableau émouvant des souffrances sans nom qu’endurèrent les Français faits prisonniers. Ce document inédit, et qui constitue un chapitre dramatique des désastres de la retraite, est malheureusement trop long pour trouver ici sa place. Il nous apprend que les souffrances subies par les Français restés à Wilna dépassèrent tout ce qu’on peut imaginer. Capron dit que la Passion du Christ ne peut elle -même donner une idée des maux qu il endura; d’après lui, il mourut dans cette ville, de froid, de faim, de misères et de mauvais traitements, quarante -cinq à cinquante mille prisonniers b Les Russes eurent soin de ne pas tenir compte de ceux qui succombèrent au froid et aux coups de knout dans les prisons et n’en inscrivirent que six mille sur leurs tables officielles de mortalité.
On croit rêver à la lecture de semblables excès. Pour les excuser dans la mesure où ils peuvent l’être, on les a rejetés sur l’ignorance , la barbarie et la brutalité des cosaques et sur l’exaspération des Russes causée par l’invasion de leur patrie. Ces arguments sont loin d être acceptables. Si les cosaques étaient de vrais sauvages, ils étaient parfaitement disciplinés envers leur général, Platovv, et leurs officiers, dont beaucoup, comme Denisow, étaient loin d’être barbares. Or ceux-ci ne firent rien pour mettre un terme a ces excès; le gouvernement russe les favorisa, au contraire-. Il est vrai que les Français étaient les agresseurs. Mais com-
1 « Je termine en vous faisant observer que tout le monde s accorde à convenir qu’après la retraite de Moscou il est mort à Wilna quarante -cinq à cinquante mille prisonniers , au nombre desquels on ne peut représenter que six mille extraits de morts, parce qu’on n’a pas tenu compte de ceux qui ont péri dans les prisons. » (Corresp. offic. Le chirurgien major Carpon à M. le baron Larrey, inspecteur général. Ms. 5878. B. N. F. F. N. Acq.)
2 « Le gouvernement militaire de W^ilna prit un arrête défendant aux habitants, sous peine de déportation en Sibérie, de donner asile aux Français. En vertu de cet arrêté, tous ceux qui avaient reçu 1 hospitalité dans des maisons particulières furent expulsés et jetés dans la rue, où la plupart d entre eux furent égorgés par les cosaques. » (Carpon, Ms. cit.)