MORT DU MARÉCHAL BESSIÈRES
Voici dans quelles circonstances le duc d’Istrie avait été frappé : il accompagnait l’Empereur et s’était porté un peu en avant au milieu des tirailleurs pour reconnaître les dispositions de l’ennemi, lorsqu’un boulet, lui fracassant le poignet, lui traversa la poitrine et le renversa. Il mourut sur le coup. Pendant seize années, Napoléon avait eu, dans toutes ses campagnes, Bessières à ses côtés. Il en avait reçu de nombreuses preuves de dévouement, et le maréchal était un des hommes de son entourage sur lequel il pouvait le plus compter. Il ne s’attarda pas cependant à de longs regrets! Après être resté un moment silencieux : « Il est mort, dit-il, de la mort de Turenne ; son sort est digne d’envie. » Et il poussa son cheval en avant. Il ne faudrait pas croire que cette perte d’un excellent serviteur, — qu’une autre plus cruelle encore devait suivre de près, — n’ait pas affecté l’Empereur; mais, depuis longtemps, il avait dû se cuirasser contre les deuils que la guerre apportait à ses affections, et apprendre à les envisager avec un apparent stoïcisme1.
Au moment où Larrey recevait c unmunication de la mort de Bessières, le canon tonnait déjà sur la droite de l’armée, et des deux côtés on prenait des dispositions pour la bataille. Napoléon, debout dès le matin, après avoir dicté ses ordres à ses chefs de corps, s’était porté à cheval sur le terrain et faisait lui-même placer ses divisions, quand il se trouva tout d’un coup en face de son chirurgien en chef. Il se dirigea aussitôt sur lui: <é Vous voilà, Larrey; soyez le bienvenu, vous arrivez juste à propos. Nous allons livrer la bataille, préparez-vous à recevoir les blessés. Allez à Lutzen pour choisir des locaux pour eux et prenez les mesures pour leur donner les soins nécessaires. » Et il le quitta avec un de ces sourires enchanteurs qui laissaient toujours Larrey, comme
que Napoléon accordait souvent à ses chirurgiens et surtout à moi. C’était l'homme le plus présomptueux qu’on ait connu. » ( Note de Larrey.)
1 Larrey dit que l’Empereur regretta Bessières plus que l'armée, qui lui reprochait d'avoir conseillé à l’Empereur de ne pas avoir fait donner sa garde le soir de la Moskova, et d’avoir ainsi empêché la destruction totale de l’armée russe, ce qui eût singulièrement modifié le sort des événements.
tant d’autres, sous le charme de son infinie séduction1. Larrey se rendit à Lutzen immédiatement, visita les hôpitaux et les locaux susceptibles d’être utilisés. Il revint ensuite sur le champ de bataille et disposa ses ambulances.
Elles furent bientôt pleines. La bataille de Lutzen donna lieu, de part et d’autre, à une lutte héroïque et passionnée, et le nombre des morts et des blessés fut considérable. Du côté des Français, on compta dix mille morts, et les coalisés eurent vingt mille hommes tués ou mis hors de combat2. Nos blessés s’élevèrent au chiffre de huit mille, et on ramassa sur le champ de bataille plus de deux mille cinq cents Russes et Prussiens 3. Le courage des petits conscrits français qui voyaient le feu pour la première fois fut inimaginable et égala celui des plus vieux soldats. Aucun blessé ne passait devant Napoléon sans l’acclamer. Leur vaillance ne se démentit pas dans les ambulances, et c’est au cri de : « Vive l’Empereur! » qu’ils se mettaient dans les mains de Larrey4. Les blessés furent transportés sur Lutzen, dont chaque maison fut transformée en embulance, et ensuite sur Dresde, qui offrait des ressources infiniment supérieures. L’Empereur visita le champ de bataille avec le même soin qu’autrefois et assista au relèvement des blessés. Il mit pied à terre auprès d’un groupe de Russes étendus sur le terrain et qui donnaient encore quelques signes de vie; il ordonna qu’ils fussent immédiatement soignés et pansés.
Parmi les blessés étaient le maréchal Ney, qui, comme toujours, se conduisit avec une extraordinaire bravoure et soutint par son attitude le courage de ses jeunes troupes, et les généraux Souham, Brénier, Jamin, Goris, Authing, Cacaux, Girard et Chemineau 5. Les plus sérieusement atteints étaient
1 Larrey, Corresp. génèr. Lettre à Mme Larrey, Dresde, le 12 mai 1813.
2 Le Bulletin dit seulement dix mille Français tués ou blessés ; mais Napoléon atténuait évidemment les pertes qu’il avait éprouvées.
3 Larrey, Rapport à l’Empereur, 7 mai 1813.
4 « Ceux même qui avaient perdu un membre et qui dans peu d’heures allaient être la proie de la mort lui adressaient cet hommage. J’ai entendu de mes deux oreilles les cris de ces fanatiques à demi morts. » (Le major saxon d’Odeleben, témoin oculaire cité par Fain, t. I, p. 50.)
5 Du côté des Prussiens, Blücher fut blessé; le général Scharnhorst , l’auteur des