LES SOLDATS ET LES SAVANTS
éprouvait, frappée du grand nombre de savants qui accompagnaient Bonaparte, elle n’était pas éloignée de croire que l’expédition avait été uniquement entreprise à leur profit. Quoiqu’elle eût en haute estime la bravoure de Caffarelli, elle ne lui pardonnait pas son érudition, qui le confondait, à ses yeux, avec des hommes qui ne portaient pas d’épée, qui ne se battaient pas et qui n’avaient d’attention que pour des « tumuli » et des pans de vieux murs. Elle l’accusait d’avoir trompé le général en chef et de l’avoir entraîné dans ces régions désolées ; mais les soldats ajoutaient plaisamment , en faisant allusion à la jambe qu’il avait perdue sur le Rhin : <r II s’en moque, lui, il a un pied en France. »
Un autre motif vint augmenter la déconsidération qui s’attacha dans ses rangs aux hommes distingués dans les sciences, les lettres et les arts, qui avaient consenti à partager si courageusement leurs fatigues et leurs dangers. Parmi ceux-ci s’étaient glissés en effet quelques jeunes gens médiocres, dont la nullité d’esprit les frappa bientôt. Ils affectèrent alors de confondre tous les membres de la mission dans le même dédain, et ils ne manquèrent pas de marquer ce sentiment par leur attitude et leurs plaisanteries. Comme l’esprit de gaminerie parisienne survit toujours en tout temps chez le soldat français, ils donnèrent à l’âne , cet animal domestique si répandu en Égypte, où il rend de très grands services, le sobriquet de « savant ». On ne disait pas: <r Amenez -moi un âne, chargez un âne, » mais : <r Amenez-moi ou chargez un savant1. »
Ce regrettable état d’esprit resta inoffensif tant que Bonaparte, vivant dans l’intimité des principaux chefs de la mission et couvrant tous ses membres de son patronage, resta en Égypte. Survinrent du reste, dès les premiers temps de l’occupation, des circonstances où ces hommes, en apparence si paisibles et si inoffensifs , montrèrent qu’ils savaient aussi
i « Un jour, un détachement de soldats qui escortait quelques savants est chargé par des mameluks. Le chef commande : « Formez le carré. Les savants et les ânes « au centre. » (Geoffroy-Saint-Hilaire , Lettres écrites d’Égypte; Hamy, p. 112.)
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
se servir d’une arme, et à l’occasion faire tête à l’ennemi dans un péril commun, aussi bien que les plus braves soldats. On ne tarda pas à se rendre compte d’un autre côté que ces savants dédaignés étaient bons à autre chose qu’à étudier les vieux monuments de l’Égypte. Dès qu’on les vit procéder aux travaux qui étaient les plus utiles à l’armée, construire ou améliorer des fours pour lui donner du pain, clarifier et rafraîchir 1 eau du Nil pour lui procurer une boisson salubre et agréable, fabriquer de la poudre pour remplacer celle qu’ils brûlaient journellement, dresser la topographie de l’Égypte, améliorer les routes ou en tracer de nouvelles, publier des journaux qui devaient faire connaître en France le récit de leurs conquêtes, les plus intelligents parmi les soldats revinrent à d’autres sentiments et leur manifestèrent le respect et la reconnaissance auxquels ils avaient tant de droits. Malheureusement, ces sentiments de justice et de reconnaissance s’effacèrent avec le temps. Quand plus tard, en effet, après le départ de Bonaparte et l’assassinat de Kléber, survinrent les mauvais jours, quand l’Égypte fut livrée à l’incapable Menou, celui-ci ayant affecté vis-à-vis des savants une sorte d hostilité mêlée de mépris, les troupes ne crurent mieux faire que d’imiter le général en chef, et les membres de la Commission des sciences et des arts devinrent de nouveau en butte à de cruelles et stupides vexations.
Aux souffrances de l’armée se joignait le péril que lui faisaient courir des nuées d’Arabes qui la harcelaient sans cesse et massacraient ou enlevaient tous ceux qui s’écartaient de ses rangs. Un des chirurgiens de Larrey fut ainsi capturé et tué. En sortant de Damanhour, Bonaparte, chevauchant avec quelques officiers, passa si près d’eux, qu’il aurait pu facilement être enlevé. Il dut son salut à un petit monticule qui le dissimula à leurs yeux. Desaix et son entourage 1 accablèrent de reproches. Il répondit par ces mots si justement^ prophétiques : « Il n’est pas dans ma destinée d’être capturé par les Arabes. Ah ! si c’était des Anglais1 ! »
1 Larrey , Note inédite.