‹ Napoléon et LarreyChapitre 221 sur 319 · BLESSURE MORTELLE DE DUROC · texte numérisé non relu

BLESSURE MORTELLE DE DUROC

put lui cacher qu’il n’y avait aucun espoir de le sauver. Duroc lui-même ne se faisait aucune illusion et demandait seulement qu’on adoucit ses souffrances. Il se passa là la répétition de la scène qui avait eu lieu à Ebersdof au moment de la mort de Lannes. L’Empereur se pencha sur son infortuné compagnon d’armes, lui prit la main affectueusement, lui fit ses adieux en termes attendrissants et, fait extraordinaire chez un homme qui ne s’adonnait guère aux pensées qu’éveille l’idée d’une vie future, il lui parla d’une autre existence où ils se retrouveraient. On dit que Duroc le remercia de ces témoignages de compassion, lui souhaita de vaincre ses ennemis et de faire une paix nécessaire. Il lui recommanda le sort de sa fille et le conjura de s’arracher au spectacle pénible que lui offrait son lit de mort1 2. Dans la situation où était le blessé, en proie au « shock » des grandes blessures et plongé déjà dans un état de faiblesse voisin de la syncope, il est douteux qu’il ait pu ajouter à cette demande d’autres paroles que quelques mots d’adieu*. En s’éloignant de lui, Napoléon, revenant sur la pensée qu’il avait déjà manifestée, lui répéta : « Adieu, mon ami, nous nous reverrons peut-être bientôt. » Évidemment l’Empereur, obéissant à des pressentiments qu’éveillait la situation et qu’expliquait l’audace avec laquelle il s’exposait journellement, pensait que son tour d’être tué arriverait d’un moment à l’autre.

Il rentra au camp dans un inexprimable état d’abattement. Arrivé au carré de la garde, il s’assit sur un tabouret devant sa tente sans proférer une parole. Pour la première fois de sa vie il refusa de s’occuper des détails de son armée, et, le général Drouot étant venu lui demander ses ordres au sujet de la mise en position des batteries de la garde, il répondit : « A demain tout, » et passa la nuit entière abîmé dans sa douleur3. Les grenadiers assistaient consternés à cette

1 Thiers, le Consulat et l’Empire, t. XV, p. 585.

2 D’après le récit du duc de Vicence, la faiblesse le prit à l’entrée de l’Empereur, et, quand il reprit connaissance, ce fut pour lui demander de faire mettre fin à ses souffrances en ordonnant qu’on lui donnât de l’opium. ( Souvenirs du duc de Vicence, t. I, p. 67.)

3 Souvenirs du duc de Vicence, t. I, p. 177.

scène de muette désolation. « Pauvre homme, disaient-ils, il a perdu un de ses enfants. » Plusieurs fois il s’enquit si

Larrey était arrivé.

Celui-ci était parti en toute hâte; mais il était à une journée de marche, et, malgré sa diligence, il lui fallut quelques heures pour arriver à Mackersdorf. En entrant dans la pièce où Duroc, encore vêtu de son uniforme, gisait sanglant sur un lit de paille, il reconnut du premier coup d’œil que sa blessure était mortelle et qu’il n’avait que quelques heures à vivre. Le visage, couvert d’une sueur froide, était déjà livide, le regard était égaré, le pouls filiforme. Il avait cependant tonte sa conscience et se rendait compte de la situation désespérée dans laquelle il se trouvait. Il souffrait horriblement et conjura Larrey, en faisant appel à son amitié, de mettre un terme à ses souffrances. « Je t’attends depuis longtemps, mon cher Larrey, lui dit-il; tu vas me rendre le dernier service d’un ami. Je sais que ma plaie est au-dessus des ressources de ton art; mais fais cesser, je te prie, les tourments horribles auxquels je suis en proie depuis trente heures, et tu recevras mes tendres adieux. » Larrey, malgré la triste conviction que l’état général lui révélait, voulut visiter sa blessure1. Assisté de Ribes et d’Yvan, qui n avaient pas quitté le grand maréchal , il enleva 1 appareil qui la recouvrait; c’était un des cas dont la science chirurgicale de nos jours, portée à son apogée par l’antisepsie, n’eût peut-être pas désespéré. Le boulet, qui avait, comme je lai dit, ricoché sur un arbre et tué Kirgener, n’avait fait que passer audevant de Duroc, rasant son ventre de très près. La paroi abdominale fut gravement lésée et quelques anses intestinales furent perforées2. Quelle que soit la gravité de cette blessure,

î Larrey a laissé plusieurs récits de la mort de Duroc, notamment dans ses Mémoires et campagnes, dans sa relation de Campagnes et voyages et dans ses Lettres privées. Mais, en outre, il l’a consigné dans ses Fiches, qui durent, comme presque toutes les notes de ce genre qu’il a laissées , être prises en campagne, au bivouac, au moment même, ou peu de temps après l’évenement dont il voulait garder le souvenir. Tous ces documents se ressemblent, le texte meme est à peine modifié.

2 Larrey, Relation médicale des campagnes et voyages, p. 3dS. î^euie a Mme Larrey, 4 juin 1813.

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