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LES BLESSÉS PRUSSIENS ET RUSSES A DRESDE

longue expérience que ces blessés peuvent être dissimulés et manquer de soins. Ayant visité minutieusement tous les hôpitaux, il voulut passer la revue des succursales, « misérables locaux, dit-il, où aucune personne de marque n’entrait jamais et que l’on cache à la vue des supérieurs. » Mais on ne cachait rien à Larrey. Il trouva, en effet, dans un grenier de l’académie de peinture, cinquante malheureux blessés russes ou prussiens étendus sur de mauvaises paillasses, privés d’air et d’aliments. A peine si les pansements de ces malheureux avaient été renouvelés. Au-dessous, dans de magnifiques salles, leurs infirmiers saxons festinaient avec les soldats de garde et passaient leur temps à barbouiller des toiles, à jouer, à fumer et à boire, ne s’occupant pas plus de leurs malades que s’ils n’existaient pas. Larrey entra dans un furieux accès de colère. Il jeta, en en demandant pardon au souvenir de son illustre ami Girodet, les couleurs et les toiles par la fenêtre, avec les bouteilles et les cartes, et en un clin d’œil fit balayer la salle, apporter des lits, des draps, descendre et coucher les blessés. Il les opéra ou les pansa sur-le-champ, et les laissa contents et heureux, se félicitant lui-même de sa bonne action et joyeux « d’avoir foulé aux pieds l’autorité des administrateurs et des commissaires de guerre1 ».

L’autorité personnelle de Larrey avait, du reste, tellement grandi depuis la retraite de Russie, qu’elle s’imposait, malgré les règlements et au-dessus des règlements, toutes les fois que le bien du service était en jeu. Un incident récent avait encore augmenté sa popularité déjà immense dans l’armée et son crédit auprès de l’Empereur. Il s’agit de cette célèbre affaire des blessés de Lutzen et de Bautzen, qui est un des faits les plus remarquables de la médecine légale

1 Lettre à Mmo Larrey, Dresde, le 3 août 1813.

« Je m’attendais bien, dit-il après avoir raconté l’anecdote ci-dessus, à être appelé par l’autorité, dont j’avais foulé aux pieds les droits et les pouvoirs; mais tu penses bien qu’après avoir lutté contre tant d’autorités, les commissaires de guerre m’inquiètent peu. »

Oui , mais il n’y avait que Larrey dans tout le service de santé impérial qui pût se permettre ces actes d’autorité.

militaire et qui fit un si grand honneur à la perspicacité et au courage de Larrey.

On a vu que le nombre des blessés dans ces deux batailles avait été très considérable, — huit mille à Lutzen et six mille cinq cents à Bautzen. — J’ai expliqué ce fait par l’acharnement avec lequel la lutte était menée des deux côtés. Mais l’Empereur ayant à diverses reprises exprimé son étonnement sur ce chiffre élevé de blessés hors de proportion avec les troupes engagées, on lui fit remarquer dans son entourage qu’un grand nombre de soldats étaient atteints aux doigts et à la main et qu’ils s’étaient probablement pratiqué euxmêmes ces mutilations pour se soustraire au service militaire et être renvoyés en France. Cette odieuse imputation, qui flétrissait le caractère de jeunes conscrits dont la conduite avait été héroïque , fut émise par certains commandants de corps d’armée, — entre autres, dit Larrey, par Soult, — qui auraient dû être, au contraire, les premiers à défendre l’honneur des troupes placées sous leurs ordres. Mais, au point où les maréchaux de l’Empire en étaient, las de la guerre, aspirant au repos et aux jouissances des richesses que leur avait trop généreusement prodiguées l’Empereur, déjà indisciplinés et frondeurs et obéissant mal, tout argument qui pouvait amener la paix leur paraissait valable1. Ils insistèrent d’autant plus sur le caractère en apparence volontaire de ces blessures, que cette insinuation permettait de représenter l’armée défaillante, elle aussi à son tour, comme la France, comme eux-mêmes. Il semble que Napoléon n’aurait pas dû s’y tromper. Il connaissait bien, en effet, cet incurable vice de son état-major, et à Metternich lui représentant pendant les négociations que son armée était lasse de la guerre : « Mon armée, non; ce sont mes généraux, » répondit-il. Mais il fut cependant pris, et, ne remontant pas à l’état d’esprit qui avait pu inspirer cette abominable accusation, il s’indigna et résolut de faire de terribles exemples et de punir sévèrement les coupables.

1 Note de Larrey.

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