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L’ENQUÊTE DE LARREY

que de désigner ceux qui par l’examen et la nature de leurs blessures paraîtraient les plus coupables et de les livrer au grand prévôt. Pour qu’on n’en ignore, celui-ci, le général Pradel, avait écrit à Larrey, lui réclamant cette fois, non un soldat par corps d’armée, mais deux, ce qui faisait vingtquatre1. 11 envoya en outre un officier supérieur d’état-major et son officier d’ordonnance pour suivre les opérations du

jury.

Mais Larrey, heureusement pour l’Empereur et pour les soldats accusés, n’était pas homme à circonscrire ses opérations dans l’étroite et abominable limite qui consistait à pourvoir le grand prévôt, et on peut être certain que s’il eût présidé le conseil qui jugea le duc d’Enghien, la tache de sa mort eût été épargnée à Napoléon. 11 élargit au contraire la question, la fit examiner par toutes ses faces et la jugea à fond. Les blessés, au nombre de deux mille six cent trente-deux, furent examinés un par un; Larrey étudiait le caractère et les origines de chaque plaie et faisait placer le soldat dans la position où il se trouvait au moment où il avait été blessé. 11 fit établir pour chacun un procès-verbal indiquant les traits, la provenance de la blessure, les circonstances qui l’avaient accompagnée et les témoignages, dus pour la plupart à de vieux sous -officiers dont la valeur était éprouvée.

Il reconnut bientôt et démontra que les mutilations incriminées étaient dues à l’inexpérience des conscrits dans le maniement des armes, et que, dans la manœuvre même du fusil, ils se blessaient eux- mêmes sans le vouloir. Il fit ressortir un autre fait important: il prouva que dans les charges exécutées par l’infanterie sur les revers des collines de Bautzen et de Wurtzchen, les soldats couraient à l’ennemi qui occupait les sommets, portant le fusil haut. Les mains, se trouvant dans cette position de l’arme également élevées, étaient plus particulièrement atteintes par les coups de feu dirigés des hauteurs. Ces démonstrations étaient péremptoires.

1 Larrey, Agenda de la campagne de 1813. — Fiche sur le général Pradel

Elles étaient accompagnées de faits accessoires, mais des plus importants en l’espèce. Presque toutes les lésions avaient été occasionnées par des armes à feu. La plupart des accusés offraient d’autres blessures en divers points du corps, et leurs vêtements déchirés, troués par les balles, prouvaient qu’ils s’étaient battus avec acharnement. Enfin, parmi eux, étaient des soldats éprouvés, dont l’intrépidité et la valeur étaient connues.

Tous ces faits furent consignés dans un rapport dont les conclusions étaient absolument, comme on le pense, favorables aux prévenus. A ce rapport furent joints les procèsverbaux concernant chacun d’eux, et Larrey se rendit avec cet énorme dossier auprès de l’Empereur1. L’enquête avait demandé du temps. Le chirurgien en chef l’avait poursuivie pendant cinq jours avec une scrupuleuse minutie, sourd aux conseils ou aux menaces déguisées qui parvenaient jusqu’à lui, et l’Empereur en attendait le résultat avec une impatience que son entourage, dit le Mémorial de Sainte-Hélène, s’employait à surexciter.

A peine Larrey avait-il franchi la porte du palais Marcolini, résidence d’été des rois de Saxe mis à la disposition de Napoléon, qu’on voulut l’arrêter. Des officiers accoururent pour le décharger de son dossier. De cette façon il n’aurait pas vu l’Empereur ; mais il connaissait depuis longtemps les manœuvres de ce genre. Il refusa de se dessaisir de ses papiers et insista hautement pour être introduit dans le cabinet impérial. Napoléon, mis en défiance contre le parti pris indulgent de Larrey, le reçut d’un front sévère :

a Eh bien, monsieur Larrey, persistez- vous encore dans votre opinion?

— Je fais plus, Sire, je viens en démontrer la vérité à Votre Majesté,. Cette brave jeunesse a été indignement calomniée, je viens de passer beaucoup de temps à l’examen le plus rigoureux, et je n’ai pas trouvé un seul coupable. Il n’est pas

1 Larrey, Correspondance générale. Ms. 5876. B. N. F. R. N. Acq. — Agenda de campagne de 1813. — Mémoires et campagnes , t. IV, p. 155.

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