RECONNAISSANCE DE L’EMPEREUR
un seul blessé qui n’ait son procès-verbal individuel1. Les voici. Votre Majesté pourra en ordonner l’examen. » L’Empereur saisit le rapport d’un geste saccadé. t
« C’est bien, monsieur, je vais m’en occuper, d Après s’être assis à sa table et avoir examiné le travail de Larrey, Napoléon se releva pensif et se mit à marcher à travers la pièce, la tête inclinée sur la poitrine et sans proférer une parole. Tout à coup il s’arrêta brusquement en face de son chirurgien en chef et lui dit : « Adieu, monsieur Larrey, un souverain est bien heureux d’avoir à faire à un homme tel que vous. On vous portera mes ordres. » En prononçant ces derniers mots, il embrassa Larrey, lui serra affectueusement la main et se retira rapidement.
Une heure après, Larrey, rentré chez lui, recevait le portrait de Napoléon enrichi de diamants, six mille francs en or et le titre d’une pension sur l’État de trois mille livres, exclusive, — disait le décret, — de toute autre récompense méritée par son grade, son ancienneté et ses services futurs.
Ce fut là un des beaux traits de Larrey ; mais ce fut aussi un bel acte de souverain que celui de Napoléon reconnaissant son erreur et récompensant dignement celui qui l’avait obligé à la confesser. Un fait remarquable et qui jette une lueur sur l’âme profonde et énigmatique de ce grand homme de gouvernement, c’est qu’il lui fut plus reconnaissant de lui avoir épargné une injustice que de tous les services, cependant si grands, qu’il lui avait rendus sur tous les champs de bataille de l’Europe. Sans doute, c’est à partir de ce moment que l’attachement qu’il éprouvait pour son chirurgien revêtit un caractère particulier et se changea en une profonde estime, presque en admiration, et c’est certainement le sou^ venir de sa conduite dans cette affaire de Lutzen qui se présentait encore dans son esprit dans les derniers temps de sa vie, quand rédigeant son testament il y inscrivait Larrey avec ce glorieux éloge: « C’est l’homme le plus vertueux que j’aie jamais connu*. »
1 Mémorial de Sainte - Hélène , t. VI, p. 116.
2 « M. de Las Cases a rendu , avec une exacte vérité , dans son Mémorial de,
A la suite du rapport du jury chirurgical, Larrey sélectionna les blessés qui en avaient été l’objet et leur donna l’affectation qui convenait à leur état ; les uns furent envoyés dans les hôpitaux, les autres en convalescence, et les plus valides reprirent leur service au corps.
J’ai dit qu’un certain nombre de chirurgiens et de médecins de l’armée, — parmi lesquels Des Genettes, — s’étaient prononcés, avant toute inspection, pour le caractère volontaire des blessures. Le rapport du jury, ses procès-verbaux et enfin la décision de l’Empereur les condamnaient. Larrey acheva leur confusion en envoyant aux chirurgiens principaux de l’armée une circulaire relative à cette affaire, accompagnée d’une lettre dans laquelle il trace le rôle du chirurgien militaire en de semblables circonstances et évoque l’élévation et l’indépendance de sa mission :
« Vous appellerez l’attention de vos collaborateurs sur la chirurgie légale, disait-il, et à cette occasion je dois vous faire observer que , quels que soient les soupçons établis sur les mutilations volontaires, le chirurgien ne peut se prononcer, attendu qu’il n’existe aucun signe certain de distinguer une blessure faite par le blessé lui -même et celle qui serait la conséquence d’une influence étrangère.
<r Cet objet est étranger aux devoirs que le chirurgien légiste est chargé par la loi et la nation de remplir. « C’est « au juge criminel d’interroger la conscience des accusés, et « l’anatomie ne nous donne aucune connaissance de la « nature de cette conscience ni de la manière de l’inter- « roger. »
« Le médecin est et doit être l’ami de l’humanité. En cette qualité, il doit toujours parler et agir en sa faveur. Vous devez toujours panser et soigner le coupable comme l’innocent, et vous ne devez voir que l’organisme malade. Le reste ne vous regarde pas. Inspirez ces idées à vos collaborateurs, et faisons que jamais nous n’ayons à nous repro-
Sainte- Hélène, tout ce qui s’est passé à Dresde, en 1813, entre l’Empereur Napoléon et le baron Larrey, à l’occasion des mutilés des doigts. » ( Fiche de Larrey.)