BELLE LETTRE DE LARREY A SES CHEFS DE SERVICE
cher la mort d’un seul homme innocent. C’est ce qui arriverait indubitablement si, comme quelques médecins et chirurgiens le pensent, nous nous prononcions à leur exemple sur la différence de la manière d’agir des puissances qui mettent en mouvement les corps vulnérants. Ces opinions dépendent presque toujours de l’ignorance1. »
Cette belle lettre de Larrey est une des plus remarquables et des plus nobles interprétations du rôle du médecin légiste. Placé en dessus et en dehors du débat, se renfermant dans l’examen du fait matériel, il ne doit jamais sortir de son rôle, qui consiste non à faire condamner un coupable, mais à sauver un innocent. On sait que malheureusement les experts de nos jours, franchissant les sages limites que trace Larrey autour de leurs fonctions, se font au contraire trop souvent une chaire de l’accusation et ont pu parfois mériter le reproche d’avoir contribué à faire commettre de lamentables erreurs judiciaires.
Larrey profita de la recrudescence de faveur que lui donna auprès de l’Empereur son attitude dans l’affaire des soldats mutilés de Lutzen pour lui adresser un nouveau travail sur l’organisation du service de santé militaire qui restait toujours sa grande préoccupation. C’était, en un an, le troisième rapport qu’il lui adressait sur ce sujet. Il avait remis le premier à Vitebsk, après que Napoléon eut reconnu luimême par l’enquête qu’il ordonna après cette bataille les nombreux vices de l’administration à laquelle il avait soumis son service de santé. Le deuxième lui avait été demandé par Daru au retour de la retraite, à Francfort; le troisième par l’Empereur, après la bataille de Lutzen. Ce dernier rapport fut également adressé à Daru2. Comme Napoléon, cet intelligent administrateur comprenait la nécessité d’en finir avec un régime si nuisible aux intérêts des blessés et des malades de l’armée. Toute la campagne de 1812 et de 1813 n’avait olïert du côté des commissaires des guerres qu’une longue série de
1 Larrey à Jeantet , chirurgien principal du 3e corps, Dresde, 13 juillet 1813. Ms. 5875. B. N. F. R. N. Acq.
2 A Daru , juin 1813. Ms. cit., p. 336.
défaillances, d’oublis, de négligences et de dilapidations. Nous savons qu’à Vitebsk ils avaient laissé à quatre jours de marche les fourgons d’ambulances, qu’à Mojaïsk ils vendaient les provisions aux blessés, et qu’à Wilna ils spéculaient indignement sur les vivres.
Les ambulances manquaient sans cesse d’aliments , de linge, de charpie, de literie ou de paille. Les médecins et chirurgiens dépendant d’eux administrativement étaient indignement traités, et à Dresde même, en plein armistice, Larrey avait dû protester hautement et menacer de réclamer à l’Empereur. L’ordonnateur avait refusé de payer leur solde et de donner des logements à ses chirurgiens, en sorte qu’ils étaient sans ressources dans la rue. C’est ainsi qu’on récompensait cette jeunesse laborieuse des Écoles, qui avait tout quitté, études, famille et patrie, pour venir partager les dangers de l’armée L A côté de ces actes d’incurie et de mauvais vouloir, il en était de ridicules.
Si à cette époque l’administration de l’armée n’avait pas encore les qualités de probité et d’intégrité dont elle est si justement fière aujourd’hui, elle possédait déjà à un haut degré une passion qu’elle n’a pas perdue : celle de la paperasserie. Ainsi, nous voyons, au 18 juillet 1813, l’intendant général Dumas s’apercevoir tout d’un coup qu’il manque des effels d’ambulances de la campagne de Russie, dont les chirurgiens devaient être comptables, et il s’avise de les faire réclamer à Larrey. Il faut que Dumas, qui était un ordonnateur intelligent auquel Larrey rend justice, ait signé cette pièce sans la lire, car elle est réellement inexplicable. La plupart des chirurgiens étaient morts en effet, ou avaient été faits prisonniers auprès de leurs blessés. C’étaient du reste les commissaires des guerres et non eux qui étaient comptables des effets de l’ambulance, et Larrey n’a pas de peine, dans une réponse topique et ironique de quelques lignes, à rétablir ces faits1 2.
1 Lettre de Larrey au comte Dumas, intendant en chef , 25 juin 1813. — Au commandant de la place de Dresde, 10 juillet 1813.
2 Larrey au comte Dumas, Dresde, le 6 juillet 1813. Ms. cit.