ACCIDENT ÉPROUVÉ PAR RONAPARTE
Mais on éprouva bientôt une autre inquiétude. Il reçut un coup de pied de cheval à la jambe, et la contusion qui en fut le résultat fit d’autant plus craindre à Larrey des accidents consécutifs, que Bonaparte refusa péremptoirement de se soumettre à des précautions et de se laisser porter comme les blessés. Il continua à partager les fatigues de l’armée et à déployer au milieu d’elle son activité ordinaire. Mais ce jeune général, qu’on avait vu arriver, peu d’années auparavant, chétif et souffreteux à l’armée d’Italie, avait de merveilleuses ressources de vitalité et de santé, et il guérit sans complications1.
Enfin l’armée arriva à Rahmanieh le 22 messidor au soir (11 juillet), et pour la première fois elle aperçut le Nil. Les soldats se précipitèrent vers le fleuve pour se désaltérer, se baignèrent et oublièrent un moment leurs fatigues. Le général en chef leur donna deux jours de repos. Pendant ce temps, arrivèrent le général Dugua, qui avait pris possession de Rosette, avec la flottille commandée par le vice- amiral Perrée , et Des Genettes , qui venait d’organiser un hôpital militaire dans cette ville.
Cependant les mameluks avaient fait leur apparition. Au moment où les troupes entraient à Rahmanieh, ils avaient attaqué la division Desaix, dont l’artillerie les dispersa. Mais ce n’était là qu’une démonstration. Bonaparte apprit qu’ils l’attendaient à Chebreiss. Il leva son camp le 24 messidor (12 juillet) et marcha immédiatement contre eux, en suivant la rive gauche du Nil. Il prescrivit à la flotte de s’avancer de son côté parallèlement à l’armée. Devant la perspective d’une bataille , les soldats oubliaient maintenant leurs fatigues , et à l’abattement des premiers jours avaient succédé l’entrain et la confiance qu’ils manifestaient toujours en face de l’ennemi, quand ils étaient commandés par Bonaparte. Us considéraient la défaite des mameluks comme inévitable, et l’entrée au Caire, qui devait en être la conséquence, comme l’inauguration d’une
1 « Ce fat la seule blessure authentique connue qu’il ait jamais reçue. » (Larrey, note inédite.)
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
phase nouvelle de la guerre. L’imagination de ceux qui parmi eux avaient quelque teinte de littérature aidant, ils n’étaient pas éloignés de se représenter la capitale de l’Égypte sous le fantastique aspect que prêtent aux cités d’Orient les conteurs arabes , et de s’attendre à y trouver les palais enchantés et les féeriques visions des Mille et une Nuits.
Ces mameluks, au-devant desquels marchait l’armée, étaient les vrais maîtres de l’Égypte, et leur destruction seule pouvait lui en assurer la possession. Leur recrutement et leur organisation , imaginés par le sultan Sélim pour servir de contrepoids à l’autorité des pachas, différaient complètement par leur singularité de toutes les conceptions européennes. Composée d’esclaves circassiens achetés jeunes, sélectionnés avec un soin extrême, entraînés de bonne heure aux exercices des armes et du cheval, aux prouesses de la guerre, aux actes aveugles de courage et au mépris de la mort, armés et montés avec une rare supériorité, cette milice célèbre constituait une force de huit mille cavaliers d’élite. Elle obéissait à des beys, qui s’étaient peu à peu substitués aux pachas représentants de la Porte, dont l’autorité n’était plus que nominale. Ces beys étaient au nombre de vingtquatre. Mais, par suite de guerres heureuses, deux d’entre eux, Mourad et Ibrahim, avaient forcé les autres à reconnaître leur souveraineté, et, au moment de l’invasion française, ils exerçaient sans contestation leur autorité sur les différentes races de fellahs, d’Arabes et de Turcs , — ceux-ci en petit nombre, — qui constituaient la population égyptienne.
Les deux beys s’étaient partagé les attributions du pouvoir. Mourad , d’une bravoure à toute épreuve, cavalier intrépide et fougueux, adonné avec ardeur à la guerre où il avait acquis sa célébrité, passionné pour les femmes, le luxe, les belles armes et les vêtements somptueux, s’était saisi de 1 autorité militaire. A Ibrahim, dont l’intelligence était fine et très déliée, dont l’astucieuse habileté était considérable et la
fortune immense, avait été dévolu le pouvoir civil et administratif.
A la nouvelle du débarquement des Français, Mourad fit
COMBAT DE CHEBREISS
ses préparatifs. Il se rendit à son palais de Giseh, près du Caire, fit partir des exprès dans toutes les directions, réunit ses mameluks et leur donna l’ordre de s’armer. Confiant dans sa valeur militaire et dans l’héroïsme de ses cavaliers, il ne doutait pas de tailler en pièces l’infanterie française. Telle était sa présomption , qu’il n’envoya même qu’une partie de ses forces, quatre mille mameluks environ, au-devant de Bonaparte. Il les rangea en bataille en avant du village de Chebreiss *, sa droite s’appuyant sur le Nil et sur une flottille qui se composait de chaloupes canonnières et de djermes armées.
Cependant l’armée française quittait, comme nous l’avons vu, son campement le 24 messidor, couchait à Minieh-Salameh, et le 25, avant le jour, marchait sur Chebreiss.
En même temps, la flottille française commandée parPerrée s’avançait sur le Nil, avec l’ordre de se tenir à la hauteur de la gauche de l’armée française et d’attaquer la flottille ennemie au moment où Bonaparte en viendrait aux mains avec les mameluks. Elle était suivie d’embarcations qui transportaient les blessés des différentes affaires précédentes , et dont la surveillance était confiée à Des Genettes. Malheureusement Perrée ne put pas maintenir ses bâtiments aux allures modérées que nécessitait la marche de l’armée. Bientôt il la dépassa, gagna une lieue sur elle, et se trouva seul en face de la flotte égyptienne. Forcée d’accepter un combat rendu inégal par l’agression simultanée des mameluks et des Arabes postés sur les rives du fleuve, la petite escadre française, prise entre deux feux, courut les plus graves dangers: deux de ses bâtiments pris à l’abordage furent, il est vrai, repris par un suprême effort; mais des embarcations portant des malades , des vivres et des munitions tombèrent entre les mains de l’ennemi. Sur la flottille se trouvaient, avec quelques membres de la mission, Andréossi, Junot, Zayonschek et quinze cents cavaliers démontés. Us firent une résistance désespérée.
1 Les Égyptiens ont tour à tour appelé ce village Chobraris et Chobrâkhit. Je lui conserve le nom de Chebreiss, sous lequel les auteurs français l’ont toujours désigné.
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C’est dans cette circonstance que les savants si injustement décriés montrèrent que la science n’exclut ni l’héroïsme, ni la présence d’esprit. Monge et Berthollet se conduisirent comme les plus vaillants canonniers , pointant les pièces , y mettant eux-mêmes le feu et défendant l’approche de leur bâtiment le sabre à la main. Au plus fort de cet engagement meurtrier, Monge vit avec étonnement son ami remplir ses poches de pierres et de fragments de mitraille. Il lui demanda ce qu’il faisait : « Ne voyez-vous pas que nous sommes perdus ? répondit Berthollet. C’est afin de rester au fond de l’eau si je suis tué. »
Cette brillante résistance de la flottille française se prolongea des heures, et permit à Bonaparte d’arriver à son secours. Au bruit du canon lui faisant connaître que ses bâtiments étaient engagés, il lança ses troupes au pas de charge, au-devant des mameluks. Dès que ceux-ci l’aperçurent , ils abandonnèrent la flottille pour se précipiter sur lui. La cavalerie égyptienne, inondant la plaine, fondant par masse , sans ordre tactique , sur les lignes françaises , vint se briser contre un mur d’airain et de feu1. La plupart des mameluks périrent sous les projectiles de l’artillerie ou sur les baïonnettes des soldats; les autres furent poussés jusqu’au village de Chebreiss, qui fut emporté, et opérèrent leur retraite en désordre sur le Caire. Leur flottille abandonna alors de son côté le combat acharné qu’elle livrait aux bâtiments français, et remonta le Nil.
Dans cette affaire , l’armée perdit quelques hommes tués et eut seulement une vingtaine de blessés. Larrey établit son ambulance à Chebreiss. Au moment du départ d’Alexandrie, les chameaux destinés au transport du matériel ambulancier ayant fait défaut , il avait dû faire placer dans des sacs de toile les instruments de chirurgie et les distribuer entre tous les
Il y eut, au début , un peu de flottement dans la petite armée de Bonaparte. Elle n’était pas encore habituée aux groupements par carrés, et il fallait prendre successivement par la main les pelotons et les bataillons pour les poster sur le terrain qui leur était assigné dans la disposition générale prescrite par le général en chef.