‹ Napoléon et LarreyChapitre 230 sur 319 · MURAT A LA BATAILLE DE DRESDE · texte numérisé non relu

MURAT A LA BATAILLE DE DRESDE

Larrey et ses contemporains disent qu’on ne peut se faire une idée de ce qu’il était, si on ne l’avait pas vu charger à la tête de ses escadrons. Il exerçait le même prestige et la même illusion qu’un grand acteur sur une scène tragique. Sa taille gigantesque, ses longs cheveux noirs retombant en boucles, — comme ceux de Larrey, — sur ses épaules; son costume magnifique et théâtral et qui ressemblait plutôt par le tissu, la couleur imprévue des étoffes et les riches broderies d’or dont elles étaient ornées , aux vêtements d’un chef oriental qu’à ceux d’un général français ; sa monture , qui était toujours choisie parmi les plus beaux, les plus grands et les plus forts chevaux de l’armée, harnachée avec une richesse qui rappelait celle des grands beys des mameluks d’Égypte, auxquels il avait certainement emprunté le goût de ces fastueux ornements, produisaient un effet extraordinaire. En dehors de l’action militaire, on eût souri de ce costume d’écuyer de cirque ; mais sur le champ de bataille il n’y avait pas à en rire. Tantôt, il restait impassible à la tête de ses cavaliers , recevant sans broncher, avec une apparence d’indifférence et de coquetterie, les balles et les boulets qui pleuvaient autour de lui, et retenant immobile et frémissante, aussi longtemps qu’il lui convenait, la masse énorme d’hommes et de chevaux qui attendaient son commandement1; tantôt, saisissant avec une promptitude sans égale le moment favorable, il donnait le signal de la charge et, les cheveux au vent, son manteau flottant sur l’épaule, n’ayant parfois pour toute arme qu’une légère badine enrichie de turquoises, il s’élançait sur tout un corps d’armée, le cernait, le culbutait et l’écrasait aux pieds de ses chevaux.

1 Le 4 octobre , pendant la campagne de Russie , sur la route de Kalouga , attaqué par l’artillerie de Kutusof , il prend place au milieu des batteries françaises , et monté sur un cheval fougueux qui bondit à chaque obus éclatant auprès de lui, il décachète une dépêche qui lui est adressée et la lit tranquillement. Puis, prenant son carnet dans sa poche, il déchire une feuille et écrit la réponse, au milieu des balles qui pleuvent autour de lui , des boulets de canon , des obus qui se croisent sur sa tête et des bonds de son cheval. Sa cavalerie le contemplait, frémissante d’impatience, mais électrisée par son magnifique sang-froid. Il ne lui donna le signal de la charge que quand il eut posément achevé d’écrire et de plier son billet. Elle culbuta les Russes d’un seul bond.

Les Autrichiens et les Russes le connaissaient bien, et quand ils le voyaient arriver sur eux, ils éprouvaient la même sensation de terreur qu’à la vue de Napoléon au milieu des bonnets à poil de sa vieille garde. A la bataille de Dresde, il accomplit une de ces merveilleuses et magnifiques manœuvres dont il était coutumier, et qui remplissait les deux armées d’admiration. A la tête des carabiniers et des cuirassiers, il tourna et isola le corps de Klénau de l’armée autrichienne, fondit ensuite sur lui et l’anéantit. Toute 1 aile o-auche ennemie fut ainsi mise en déroute. Ce fut le chant du cygne et une des dernières actions d’éclat de Murat. Le lendemain de Leipzig, il quitta l’armée pour son royaume de Naples, et séduit par les promesses de r Angleterre, tombé aux perfides trébuchets de Fouché, il passait à l’ennemi. Mais l’histoire a été plus indulgente pour lui que pour les Moreau, les Marmont, et ce frappant exemple d’un jacobin nanti, le médiocre Bernadotte. Elle a tenu compte de la faiblesse de son caractère, de son repentir et de sa mort tragique, et a retenu de lui, — plus que de sa trahison, le souvenir du soldat héroïque qui conduisit tant de fois les

escadrons français à la victoire.

La défaite de Dresde coûta aux alliés trente mille hommes, dont douze mille blessés et dix-huit mille prisonniers. Parmi les morts était le général Moreau, qu’un boulet parti dune batterie d’artillerie, - mise en position par Napoléon luimême, — vint frapper aux côtés de l’empereur Alexandre. Transporté à Tann (en Bohême), on lui coupa les deux jambes. Il expira le 1er septembre, se plaignant, dit-on, de mourir d’un boulet français, au milieu des ennemis de son pays, et cherchant à apaiser sa conscience en répétant qu’il n’avait voulu que soustraire la France au joug humiliant de Bonaparte1.

L’armée française eut, de son côté, huit à neuf mille

i Thiers, le Consulat et l’Empire, t. XVI, p. 361. - Marbot, Mémoires, t. III, p. 275. Larrey raconte qu’il avait pour aide de camp un officier français nomme Rajatte, qui vint à son tour se faire tuer, pendant la campagne de France, par les paysans bretons de la division Pacthod.

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