NOUVEAU TRAIT D’INSOUCIANCE ADMINISTRATIVE
morts et six mille cinq cents blessés. Larrey, qui avait établi son ambulance auprès de la porte de Pirna, manqua, dès le début de la bataille, des objets de pansement. Nous savons que depuis quelque temps c’était la règle dans les armées impériales. Si le fait pouvait être à la rigueur pardonné pendant la campagne de Russie, où les distances étaient énormes et le renouvellement du matériel dans les villes abandonnées et incendiées à peu près impossible, il n’en était pas de même en pays allié, au milieu de la Saxe, dans une ville comme Dresde, riche et prospère, abondamment pourvue de tout ce qui était nécessaire à une armée. Dès que les premiers blessés arrivèrent, Larrey demanda au commissaire des guerres, administrateur de ses ambulances, les appareils et le linge à pansement. Il lui fit répondre que la caisse d’ambulance n’était pas arrivée. Il entra dans une colère indicible. « Eh bien! s’écria-t-il, puisque vous n’en avez pas, je vais en demander à l’Empereur; il m’en donnera, lui ! » Il confie le service à son second, Paulet, s’élance sur son cheval et court à l’endroit où se tenait Napoléon ; en route, il rencontre l’intendant général Mathieu Dumas, qui l’arrête et lui demande où il va à un pareil moment. « Où je vais? dit Larrey qui bouillait encore d’indignation, trouver l’Empereur et lui dire que vos agents ont sans doute pensé qu’une bataille comme celle-ci ne fournirait pas de blessés, et qu’ils n’ont rien préparé!... Je vais en informer l’Empereur et lui demander ce qu’ils ont oublié,.,, du linge pour mes blessés ! »
Mathieu Dumas, effrayé, le conjura de revenir sur ses pas et lui promit de lui fournir à l’instant tout ce dont il avait besoin. Ce ne fut pas long. Des agents administratifs partirent de tous côtés, et en moins d’une heure Larrey avait du linge à profusion.
Les combats qui suivirent la bataille de Dresde modifièrent vite le nombre des blessés, et au 1er septembre Larrey, dans son rapport à l’Empereur, en accusait neuf mille h C’est
i Corresp. Larrey à l’Empereur, 27 sept. 1813. Ms. cit.
surtout au combat de Kulm, livré par Vandamme, qu’est due cette augmentation. Je ne ferai que rappeler cette malheureuse affaire, qui fit perdre à Napoléon le fruit de ses profondes combinaisons et annihila les résultats de la victoire de Dresde «. Vandamme avait reçu l’ordre d’occuper les hauteurs de Peterswald et les défilés vers lesquels se dirigeait la grande armée coalisée, dont il était chargé de couper la retraite. Il devait être soutenu par Mortier et par Saint- Gyr. Mais dépassant les instructions qu’il avait reçues, il descendit sur Kulm et s’avança vers Tœplitz, poussant devant lui les troupes ennemies. Il fut enveloppé lui -même à Kulm, le 30 août, par une armée de cent mille hommes et taillé en pièces. Il perdit six à sept mille morts ou blessés, sept mille prisonniers et quarante-huit canons.
Les historiens militaires rendent responsables de cet échec d’abord Vandamme lui-même, qui n’aurait pas dû s’engager dans les dangereux défilés de la vallée de Tœplitz sans être sûr d’être suivi, puis Mortier et surtout Saint-Cyr, qui n’avaient qu’à obéir aux ordres qu’ils avaient reçus pour donner la main à Vandamme et transformer en affreuse déroute la retraite des coalisés. Il est un autre responsable : c’est l’Empereur, qui connaissant l’esprit de ses maréchaux, leur jalousie, leur défaut d’entente et surtout le caractère frondeur de Saint-Cyr, aurait dû être en personne sur le terrain pour diriger une opération aussi importante que l’extermination de la grande armée de Bohême, au lieu de rentrer à Dresde comme il le fit. L’affaire en valait la peine, puisqu’en sauvant l’armée coalisée elle décida du sort de la campagne.
1 La bataille de Kulm, le 30 août, coûta à l’armée française trois mille hommes tués et sept mille prisonniers, toute l’artillerie et les bagages. Vandamme, les généraux Haxo et Guyot furent faits prisonniers. Vandamme, un des meilleurs et des plus braves généraux de l’armée, malheureusement trop ardent et trop enclin à se laisser entraîner en avant sur le terrain, fut amené comme un trophée à l’empereur Alexandre, qui lui reprocha en termes violents ses déprédations.
« Je puis être un pillard, répondit Vandamme, mais je n’ai pas assassiné mon père !... »
Alexandre ne répondit rien à cette sanglante allusion à la part qu’il avait prise à l’assassinat de l’empereur Paul. Mais le général français fut envoyé en Sibérie, où il resta jusqu’en 1814. Il reprit du service à cette époque, et fut forcé de s’expatrier après Waterloo. Il mourut à Cassel en 1830.