RESPONSABILITÉ DE LA DÉFAITE DE KULM
Quelques écrivains ont expliqué par une indisposition la rentrée à Dresde de Napoléon, si ardent autrefois après une victoire à poursuivre l’ennemi sans relâche; mais la plupart pensent qu’elle lui fut imposée par la nécessité de donner immédiatement les instructions nécessaires pour réparer l’échec du maréchal Oudinot sur Berlin. Thiers, qui adopte cette dernière interprétation, rejette avec force l’influence d’un état morbide. Quand on envisage la question en médecin, on trouve risquée l’opinion de ce grand historien, et on se demande pourquoi il veut faire de son héros un personnage surhumain dont le moral resterait inaccessible aux souffrances physiques. La vérité est que Napoléon, qui avait supporté la pluie sur le dos toute la journée, fut pris en se rendant à Pirna, où il accompagnait les colonnes françaises qui poursuivaient les vaincus, de maux de cœur et d’entrailles. Le voyant souffrant, on le pressa de revenir sur ses pas. Il ne se trouvait probablement pas en état de poursuivre sa route et se laissa faire. « Il arriva à Dresde, dit son valet de chambre, dans un état épouvantable, transpercé par la pluie, son chapeau de castor lui tombant sur les épaules, ses bottes pleines d’eau et grelottant la fièvre. On le mit au lit, puis au bain, où il eut un vomissement. » Évidemment ce ne fut qu’une indisposition accidentelle, puisque le lendemain il était rétabli ; mais qui peut dire que ce malaise ne lui ait pas enlevé le soir de Dresde sa résolution et son activité ordinaires? On sait combien les hommes qui ne sont jamais malades s’affectent parfois des accidents qu’ils éprouvent ; et puis il n’est pas nécessaire d’être médecin pour concevoir que des troubles passagers et sans gravité peuvent parfois rendre plus souffrants qu’une véritable maladie à ses débuts.
Comme toujours, dans les journées des 27 et 29 août comme dans celle du 30, les généraux payèrent largement de leur personne. Larrey signale à l’Empereur ceux d’entre eux qui sont dans les ambulances. « Le général Combel, de la jeune garde, qui a contribué avec tant d’éclat à la victoire de Dresde en enfonçant l’aile droite ennemie, a eu la poi-
trine traversée par une balle tirée à bout porlant. 11 a fallu lui pratiquer l’opération de l’empyème, et son état est grave. Le général Tyndal a une blessure à la jambe qui nécessitera l’amputation ; le général Boyer-le-Dieu (sic) 1 un coup de feu au bras, avec fracture de l’humérus ; le général Paillard une balle dans l’épaule droite ; le général Dumoustiers un coup de biscaïen à la jambe, et le général Gros une blessure par un coup de baïonnette. Enfin, un des héros de Kulm, le général Gorbineau, qui, à la tête de sa cavalerie, s’est ouvert un passage à travers le défilé de Telnitz, occupé par les Prussiens de Kleist, a été atteint par une balle à la partie postérieure du crâne 2. » Larrey cite également le colonel Lawless, de la légion écossaise, un médecin érudit, qui avait été professeur de physiologie à l’Université de Dublin. Le goût des armes et l’aversion de l’Angleterre l’avaient entraîné dans les armées de Napoléon. Larrey lui coupa la jambe audessous du genou. Lawless qui, en sa qualité de médecin, connaissait les dangers du séjour dans les hôpitaux, remonta à cheval aussitôt après l’opération, se rendit d’un seul trait à Mayence, où on lui leva son premier appareil, et de cette ville en France, où il arriva en très bon état sans avoir fait renouveler son pansement. Les blessés prisonniers étaient au nombre de douze cents. Ils furent entourés des mêmes soins que les Français.
Mais les événements s’accomplissaient. Pendant que Vandamme subissait le 30 août, à Kulm, un échec dont les conséquences désastreuses étaient incalculables 3, Oudinot ,
1 Boyeldieu.
2 II y eut d’autres généraux blessés sur lesquels Larrey ne donne pas de renseignements, sans doute parce qu’ils ne sont pas restés dans les ambulances. Ce sont d’abord Vandamme et Haxo, tombés entre les mains de l’ennemi, puis Roguet, Durieu, Girard, déjà blessé le 21 mai à Bautzen, Boyer de Rebeval, Bertrand, Castex, Dulong, Godart, Klicki (Polonais), blessés les 26 et 27 août.
3 « La bataille de Kulm devait exercer une influence prépondérante sur l’issue de la campagne. Elle sauvait les Alliés et leur donnait en outre une grande force morale en leur démontrant que l’armée française n’était pas invincible. Elle resserra la coalition au lieu de la diviser. Elle fut en effet livrée le 30 août , et le 9 septembre était signé, à Tœplitz même, l’accession définitive de l’Autriche. Napoléon ne s’y trompa pas et entrevit tout de suite les conséquences de l’événement.