BATAILLE DE HANAU
régiment. Un coup de boulet lui avait emporté l’avant-bras gauche. On le conduisit à Larrey, derrière la ligne des combattants. Pendant le trajet, un second boulet lui enleva la jambe droite près du genou. Cette deuxième blessure le jeta mourant sur le sable. Son père prévenu accourut, le chargea sur son épaule et vint le déposer à l’ambulance. Deux opérations graves, — la double amputation, — étaient indispensables. Larrey se prépare, et il jette un coup d’œil circulaire autour de lui pour requérir des aides. Ils manquent tous à ce moment. Voyant son embarras, le capitaine se propose. « Je n’osais vous le demander, dit le chirurgien. Mais, celui-ci? — Vous pouvez compter sur moi, monsieur, puisqu’il s’agit de sauver la vie de mon fils1. » Le père fut admirable de raison et de sang-froid, et le fils supporta l’opération sans faire entendre une seule plainte.
Le lendemain matin, Larrey envoya chercher à Hanau des hommes et des moyens de transport, laissa dans cette dernière ville les blessés les plus graves et évacua les autres sur Francfort. La bataille de Hanau fut le dernier combat de la Grande Armée et clôtura la campagne de 1813. Les troupes reprirent leur marche sur Mayence, où elles arrivèrent dans la nuit du 1er au 2 novembre 1813. L’Empereur, après avoir passé quelques jours à donner des ordres pour leur réorganisation, quitta Mayence le 7, voyagea avec sa rapidité accoutumée, et le 9 arriva à Saint-Cloud. Les débris de l’armée furent échelonnés sur le Rhin. Le lendemain de son arrivée à Mayence, Larrey, sans perdre de temps, inspecta ses hôpitaux, visita ses blessés et compléta les soins dont ils avaient besoin. Il réunit tous les chirurgiens présents à Mayence, et le 4 novembre, deux jours après son arrivée, il pouvait écrire à l’Empereur que son service était assuré et fonctionnait régulièrement2.
Cependant un terrible fléau désolait la frontière. Le typhus,
1 Sur le conseil de Larrey, le capitaine Rebsomen fit transporter son fils dans un village voisin, se constitua prisonnier avec lui et ne le quitta pas. Il se rétablit, et, remis en liberté à la paix de 1814, il vint voir Larrey qui le croyait mort.
2 Larrey à V Empereur , nov. 1813. Ms. cit.
apporté par nos soldats de leurs vastes dépôts de l’Elbe, favorisé par leurs souffrances, leurs privations et leur jeunesse, s’était propagé tout le long de la ligne d’évacuation depuis Mayence jusqu’à Metz, et exerçait de grands ravages parmi les troupes et les habitants. Larrey reçut, à la fin de novembre , l’ordre de quitter Mayence et d inspecter tous les hôpitaux situés dans la zone infectée. 11 trouva ces établissements dans un état déplorable. L’insalubrité, l’absence d’hygiène, l’incurie qui y régnaient partout a un inimaginable degré, rappelèrent à Larrey les mêmes misérables conditions qu’il avait observées dans les mêmes lieux au début de sa carrière, en 1793. Ainsi, après vingt ans, il se retrouvait au même point que du temps de Custine et de Biron. Il revit les malades entassés dans les églises et dans les hôpitaux sur une paille infecte, gisant à côté de morts que les municipalités ne prenaient pas la peine de faire enlever. Ils étaient privés de tout, de vivres, de médicaments, de linere, absolument comme au temps de la République, et mouraient en masse, aussi bien de privations que de maladies. C’est surtout en Allemagne, entre Mayence et Sarrebruck, que les conditions étaient le plus déplorables1. Larrey fit enlever les morts, assainit les locaux, prescrivit des distributions de vivres et de médicaments et organisa un service médical qui manquait. Il arriva ainsi, après avoir visité tous les dépôts d’ambulance des bords du Rhin et les villes de la frontière, à Metz, dont il fit le quartier général de son inspection. Il la compléta en inspectant Pont-à-Mousson, Thiaucourt, Saint -Benoist, Nancy, Verdun et Étain. Partout il rétablit l’ordre, l’hygiène et la discipline, qui avaient sombré devant l’épidémie, les passages incessants des troupes mal réorganisées encore , et la réelle misère qui
régnait parmi les populations.
Cependant, Larrey n’avait pas vu sa femme et ses enfants depuis le mois de février 1812, époque de son départ pour la campagne de Russie. Moins favorisé que Des Genettes et
1 Larrey au ministre de la guerre, Metz, 10 déc. 1813. Ms. cit.