BONAPARTE A L’AMBULANCE DE CHEBREISS
médecins du quartier général, qui les portèrent avec eux à travers le désert. Bonaparte, qui connaissait l’embarras dans lequel il s’était trouvé , ne fut pas peu surpris , en visitant les blessés, de trouver son chirurgien en chef pratiquant ses opérations avec la même régularité qu’à l’ordinaire et paraissant posséder tout l’outillage à pansement qui, d’après lui, devait lui faire défaut. Son étonnement redoubla quand il vit distribuer de l’eau additionnée d’eau-de-vie à chaque blessé. Or, si aux bords du Nil on ne manquait plus d’eau désormais, il était certain qu’il n’y avait pas actuellement d’eau-de-vie dans l’armée. Les approvisionnements étaient restés sur la flottille, et la plupart des embarcations sur lesquelles ils avaient été chargés avaient été perdues. Larrey lui apprit alors comment il avait transporté , avec ses collaborateurs , les objets indispensables aux pansements, et de quelle façon il s’était procuré l’unique baril d’eau-de-vie qui existât à ce moment dans le corps expéditionnaire. Il appartenait à son compatriote, le général Bessières , qui, en Gascon prudent et avisé, l’avait emporté au départ d’Alexandrie, et, se défiant des hasards de la navigation sur le Nil, n’avait pas voulu s’en séparer. Larrey, ayant appris cette circonstance, fut le lui demander pour ses blessés. Le futur duc d’Istrie ne se fit pas prier et ordonna de le lui remettre aussitôt. « Bessières est un homme de cœur, dit Bonaparte; quant à vous, Larrey, vous faites toujours des miracles de prévoyance1. j> Ce fait accrut encore l’estime et la confiance du général en chef pour le chirurgien , dont chaque jour lui permettait de constater la sagacité, l’ingéniosité et le dévouement sans limites.
L’armée reprit, le lendemain 26 messidor, sa marche sur le Caire. Desaix commandait, comme d’habitude, l’avantgarde ; Larrey était au quartier général avec son ambulance auprès de Bonaparte, et Des Genettes sur la flottille du Nil. On recommença les étapes pénibles, au milieu d’un pays désolé. La nourriture consistait en pastèques, qui se trouvaient heureusement en abondance , et en grains qu’on déterrait du
1 Larrey , note inédite.
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
sol où les fellahs les avaient cachés , et qu’à défaut de moulin on broyait entre deux pierres et qu’on faisait griller. Les Arabes continuaient à harceler les troupes. Tout homme qui s’écartait à une portée de fusil tombait entre leurs mains, et était assassiné. Une de leurs principales victimes fut un jeune officier du plus grand mérite, neveu de Lacépède, l’adjudant général Desnanot, dont la mort eut lieu dans des conditions dramatiques.
Capturé par eux, il avait été emmené à leur campement. Bonaparte, que nul conquérant ne surpassa en humanité, — en dehors bien entendu du champ de bataille, où il ne fut que trop prodigue du sang de ses soldats, — qui ordonnait de suspendre , même par un gros temps , la marche d’un navire quand un homme tombait à la mer, et qui exigeait qu’on lui portât de prompts secours, essaya de le sauver. Tenter de l’arracher aux Arabes par les armes eût été hâter sa mort ; il préféra négocier. Il envoya au chef de la tribu un messager avec une lettre de lui et un sac de cent piastres pour racheter la liberté du jeune officier. L’envoyé fut d’abord bien accueilli , mais une discussion s’éleva entre les Arabes sur le partage de la somme qu’il apportait. Ils allaient en venir aux mains, quand le chef, témoin de la contestation, y mit un terme de la façon la plus barbare : il tira un pistolet de sa ceinture, brûla la cervelle au malheureux Desnanot, et rendit avec le plus grand sang-froid les cent piastres à l’envoyé pour qu’il les rapportât au général en chef h
Les troupes marchèrent ainsi pendant huit jours sous un ciel de feu, harcelées à trois cents mètres de distance par les Arabes et privées de leurs communications avec Alexandrie. Enfin, le 2 thermidor (20 juillet), elles arrivèrent à Omm-el- Dinar, village situé à six lieues du Caire. C’était leur dernière étape. Bonaparte savait, en effet, que non loin de là, à Embabeh, Mourad-bey avait réuni son armée et l’attendait pour lui livrer la bataille qui devait décider du sort de l’Égypte.
1 Larrey, note inédite.