‹ Napoléon et LarreyChapitre 244 sur 319 · MONTEREAU · texte numérisé non relu

MONTEREAU

Il faut voir avec quel entrain Larrey, qui de son côté redevient soldat dans cette lutte dernière sur le sol même de la patrie, parle de l’intrépidité de l’armée française *.

1 « Troyes, le 25 février 1814.

« Depuis mon départ de Paris, il y a aujourd'hui un mois, je n’ai pu trouver un seul instant, chère Isaure, pour m’entretenir avec toi; à peine ai -je pu écrire quelques mots à ta maman pour lui donner des nouvelles de mon existence.

« Que d’événements, ma belle Isaure, sont survenus depuis notre séparation ! A la première apparition de l’Empereur, les soldats se ranimèrent, et, quoique en très petit nombre, ils attaquèrent avec un grand succès les avant-gardes de l'ennemi, et déjà il avait pressenti que la France n’était pas encore dans l’état de détresse où tout le monde la croyait. Ces premiers succès furent obtenus justement à Brienne , où l’Empereur avait étudié les premiers éléments du métier de la guerre. Le mauvais temps et la pénurie des vivres nous firent arrêter vingtquatre heures de trop dans cette première position. L’ennemi, informé par des citoyens infidèles de notre situation , nous attaque à l’improviste et nous livre une bataille avec des forces considérables. Cependant on n’éprouve point d’échecs malheureux, et l’on effectue la retraite en bon ordre sur cette ville de Troyes où la garde nous attendait. Dès ce moment, l’ennemi, enflé d’un nouvel orgueil, reprend toute son audace et s’avance avec précipitation sur toutes les routes vers la capitale, où il devait faire son entrée triomphante le dimanche gras, précédé des cosaques et suivi de ses armées nombreuses. Pour le coup notre carnaval aurait été paré et masqué.

« L’Empereur, d’un air humble et modeste, les laisse avancer, mais il se prépare et prend des mesures qui n’ont été connues que de lui. Il nous conduit à travers des chemins impraticables pour attaquer parles flancs les colonnes arrivées déjà à deux petites journées de notre séjour; là, commandées par le général prussien, elles sont enfoncées au premier choc, ses bataillons sont renversés par notre cavalerie, ses escadrons s’embourbent et périssent dans les marécages, l’artillerie et les bagages tombent aux mains des habitants des campagnes qui se font justice. Enfin on met le reste de cette armée en fuite, et l’on revient en toute hâte sur la deuxième armée qui marchait sur la route parallèle ; on passe encore par des chemins de traverse affreux. Aussi cette armée qui n’avait pas eu le temps de recevoir des nouvelles de sa compagne s’attendait assez peu à nous voir; elle est attaquée avec la même vigueur et elle a subi le même sort que l’autre. Vous avez, sans doute, vu les prisonniers de ces deux brillantes batailles; mais, tandis que nous combattions ces deux armées, la troisième, — la plus formidable, — commandée par les trois souverains, s’avançait à grands pas, et les avant-gardes étaient déjà à Fontainebleau et à Guigne. 11 a fallu marcher nuit et jour pour l’atteindre et l’arrêter dans sa marche hardie. Nous arrivons pendant la nuit dans ce dernier endroit, on se disperse et l’on fait quelques manœuvres. On fonce tout à coup sur les troupes déjà grisées de la joie de posséder nos belles de Paris et de les asservir à leurs caprices. Jamais les Français n’ont fait d’attaques plus vives et plus fermes ; leurs carrés sont renversés en masses énormes , et l'on peut dire que les superbes Germains tombaient comme des capucins de cartes. La déroute s’empare de cette armée; on la poursuit à outrance jusqu’ici, et l’on a saisi les équipages, une partie de l'artillerie et des arrière-gardes.

« Maintenant rien ne les arrêtera sans doute, mais il importe de ne point leur laisser un instant de relâche; aussi nous continuons notre marche, et je désire que l’on ne l’arrête qu’à l’extrême frontière de la France. Il faut que ces gens conservent le souvenir de notre énergie et de notre valeur. Je désire aussi, qu’arrivés à ces frontières, la paix se fasse et que je puisse, avec l’assurance de ne plus faire campagne, vous aller rejoindre et rester auprès de vous.

<c Cette mémorable bataille, dit-il dans une note manuscrite en marge de son édition, — car il n’aurait pas osé, on en fut là, imprimer cet éloge en 4817, — est une de celles où l’on a pu juger de la supériorité des troupes françaises sur celles des nations allemandes.

« Une armée d’environ quarante mille Autrichiens, placés et retranchés entre le fleuve et la ville de Montereau, fut défaite en moins de deux heures par dix à douze mille Français qui franchirent le pont au pas de charge, à travers les décharges d’artillerie de la redoute qui en fermait le passage.

« Les bataillons autrichiens tombèrent par masses sous les baïonnettes de nos grenadiers, et souvent la mort du premier d’une file déterminait la chute des suivants, à l’instar de celle qu’on produit sur les capucins de cartes en touchant le premier. Jamais on n’a vu un résultat plus extraordinaire et plus décisif ; plus de six mille morts remplirent le passage du pont et des rives de Montereau. »

Suit une observation physiologique dont la conclusion n’est plus peut-être aujourd’hui parfaitement exacte :

« Cette bataille prouve la profonde différence qui existe et qui existera toujours entre les peuples français et les nations allemandes : les premiers, d’une constitution nervoso- sanguine et très musclés, d’un caractère vif, pétulant, agile, prévoyant et plein de courage; les races germaniques, au contraire, d’une constitution molle, lymphatique, d’un caractère lent, apathique, craintif et sans nulle énergie, peuple enfin qui n’est animé par aucune de ces passions, — surtout celle de la gloire, — qui électrisent et enthousiasment les Français. »

De fausses manœuvres de Victor et de Macdonald empêchèrent l’Empereur de recueillir tout le fruit de ces bril-

« En attendant ce jour heureux, je t’adresse, comme le gage de ma tendre amitié, les baisers de ton ami.

« J’ai reçu ton aimable lettre; embrasse ma Lisette et dis-lui que bientôt tous les cosaques seront morts.

« Larrey. »

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