‹ Napoléon et LarreyChapitre 246 sur 319 · LE MARÉCHAL VICTOR A CRAONNE · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL VICTOR A CRAONNE

rement maltraités. Le maréchal Victor, les généraux de Grouchy, Sparre, Nansouty, qui souvent déjà avait été blessé, Boyer de Rebeval, Cambronne, La Ferrière, Rosier, Lecamus, Le Capitaine furent plus ou moins grièvement atteints. Le maréchal Victor fut gravement blessé. 11 avait encouru la disgrâce de l’Empereur à la bataille de Montereau et perdu son commandement, qu’on avait donné à Gérard1 II. Touché de son désespoir, — il voulait prendre un fusil pour aller faire la guerre au milieu de la vieille garde, — Napoléon lui donna un autre commandement et le garda sous ses ordres. Le vieux soldat, qui, s’il était dépourvu des talents nécessaires pour diriger de grandes opérations, était doué d’une rare intrépidité, « contribua puissamment, dit Larrey, au gain de la journée. » 11 fut blessé d’une balle à la cuisse gauche; le projectile traversa le membre de part en part sans léser de vaisseaux. Larrey le fit transporter en litière à Paris.

Grouchy et Sparre furent blessés presque en même temps, au moment où ils venaient de charger à la tête de leurs dragons l’infanterie de Woronzoff. Grouchy fut blessé par

I 11 est à remarquer que, même à ce moment où l’on défend le territoire national, où la bravoure des soldats et le dévouement des jeunes officiers sont exaltés jusqu’au sacrifice, où les paysans eux -mêmes ont pris les armes et secondent l’armée de toutes leurs forces et où le génie de Napoléon accomplit des prodiges , les généraux, autrefois les plus ardents et les plus braves, — mais dont la prudence a grandi avec la fortune , — manquent d’ardeur et éprouvent des défaillances et des échecs inaccoutumés. J’ai montré Marmont revenant sur ses pas avec l’avant-garde de l’armée parce qu’il a trouvé les chemins trop mauvais. Mais d’autres ne montrèrent pas plus de zèle. Le général L’Héritier, connu par son intrépidité, manqua par nonchalance à Nangis son mouvement de cavalerie qui aurait été funeste aux Bavarois. Le général Guyot, commandant les chasseurs de la garde, laissa surprendre son artillerie au bivouac. La négligence du général Dejean laissa à Surville ses batteries d’artillerie sans munitions. Le général Montbrun abandonna sans résistance la forêt de Fontainebleau aux cosaques. Cet état d’âme va produire chez Marmont la néfaste surprise d’Athis et aboutira à la trahison d’Essonnes, à l’abandon de Napoléon par tous ses compagnons d’armes, à l’abdication de Fontainebleau et au funeste traité de Paris.

II est évident que tous ces généraux, gorgés d’or et d’honneurs, ne veulent plus se battre, et que le sort du pays qui est maintenant en jeu les intéresse moins que la sauvegarde de leur propre fortune. La chute de l’Empire, et surtout, ce qui touche le plus les Français de nos jours, la mutilation de la France, arrivèrent en somme, — entre autres causes, — pour que quelques maréchaux et généraux pussent jouir en paix des honneurs et des richesses que Napoléon leur avait prodigués avec trop de générosité.

un boulet de canon au genou droit ; le même projectile traversa de part en part son cheval qui s’abattit sur lui. On le dégagea non sans peine au milieu de la mêlée et on le transporta à l’ambulance de Larrey, établie dans un moulin situé derrière le champ de bataille; celui-ci, après l’avoir pansé, l’évacua sur Craonne. Il se rétablit facilement. Sparre avait eu la jambe brisée par une balle ; quoique cette blessure fût grave, Larrey ne l’amputa pas. Sa guérison fut un beau cas de chirurgie conservatrice1. Le général de Ferrière avait le talon et la moitié du pied emportés par un boulet de canon. Larrey l’amputa au tiers inférieur de la jambe et l’évacua sur Paris. Le général Rosier, blessé gravement à la jambe, fut également amputé. Tous ces opérés se rétablirent. Les autres généraux devaient être peu atteints, car Larrey ne donne pas de détails sur leurs blessures dans son rapport au général Belliard , qui faisait les fonctions d’aidemajor général 2.

Beaucoup de blessés s’étaient réfugiés à Craonne et étaient dispersés dans la commune. Larrey les réunit dans les maisons particulières et leur fit donner les soins nécessaires. Mais c’était à la ferme de Heurtebise, transformée en ambulance, que la situation était la plus critique. Après la bataille, cette ambulance se trouva assez éloignée de l’armée et sans protection contre les cosaques qui y venaient piller et achever les blessés. Dès que Larrey eut donné ses premiers ordres au sujet des ambulances de Craonne, il se porta sur Heurtebise. La route était infestée de cosaques, et le chirurgien en chef de l’armée et ses collaborateurs durent

1 Tous ces généraux, arrivant aux ambulances, avaient la prétention d’être opérés ou pansés les premiers. On sait que ces prétentions étaient contraires aux habitudes de Larrey, qui commençait toujours par les blessés les plus gravement atteints. Voici ce qu’il dit dans une de ses notes :

« Le général de Sparre fut apporté à mon ambulance encombrée de blessés. Il voulut aussitôt être visité et pansé par le chirurgien en chef de l’armée. Mais, après avoir examiné sa blessure, je trouvai qu’il y en avait de plus graves que la sienne, et, malgré ses protestations, je lui fis attendre son tour. J’agis de même avec le maréchal duc de Bellune et les généraux Grouchy et Cambronne , quoique je fusse très lié avec eux. Ils réclamèrent à l’Empereur, qui me donna raison. » (Larrey, Fiche.)

s Larrey au général comte Belliard, au quartier général, 9 mars 1814.

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