L’AMBULANCE D’HEURTEBISE
se faire livrer passage les armes à la main. Ils trouvèrent deux cents blessés oubliés dans les coins de la ferme, étendus sur la neige, disséminés sur le fumier. Il les fit ramasser, porter dans la ferme, et se mit en devoir avec ses chirurgiens de les soigner. Mais comme il ne se sentait pas en sûreté au milieu des bandes qui rôdaient autour de l’ambulance, il arma tous les paysans du village attenant à la ferme avec les fusils des blessés, et les fit disposer aux portes et autour du moulin. Quant toutes ces opérations furent finies, l’heure était très avancée, et ce ne fut qu’au milieu de la nuit qu’il rejoignit à Chavignon le quartier général b Après la bataille de Craonne, Blücber s’arrêta à Laon dans une position formidable, sur laquelle il déploya l’immense armée qu'il commandait. Napoléon le croyant en retraite le poursuivit et livra la bataille de Laon. Il avait trente mille hommes et Blücher quatre-vingt-dix mille. Cet inégal combat dura deux jours, le 8 et le 9 mars. L’armée française ne put emporter la position. Marmont, qui commandait le sixième corps, eut une grande responsabilité dans cet échec. Depuis la capitulation de Soissons, il se battait mal et sans ardeur 1 2 et se gardait avec négligence. Il eût mieux fait de résigner son commandement. Il se laissa surprendre au milieu de la nuit au bivouac à Athis. C’est cette surprise qu’on a appelé le « Hourra d’Athis ». Son corps d’armée fut à moitié détruit. Il perdit trois mille hommes sur neuf mille et presque toute son artillerie. Sept cents blessés qui restèrent sur le terrain furent ramassés le lendemain par Larrey. La journée du 8 coûta trois cents blessés, ce qui porta à mille le chiffre total. Nous sommes loin des chiffres énormes des batailles des années précédentes. On note aussi moins de généraux tués ou blessés. A la bataille de Laon qui, — y compris le « Hourra d’Athis », —
1 L’excellent Larrey se pique peu de l’orthographe des noms des localités. Ainsi il dit Champignon au lieu de Chavignon ; la ferme d’Urbise, au lieu d’Heurtebise. De même pour les noms propres qu’il dénature plus d’une fois. Ainsi il dit Boisle-Dieu pour Boyeldieu.
2 i8i4, par Henry Houssaye, p. 298.
fut relativement meurtrière, il n’y eut de blessés que les généraux Poret de Morvan et Michel. Mais l’Empereur, qui manœuvrait autrefois avec des masses énormes, n a plus aussi que de petits effectifs, et les pertes qu il fait sont encore relativement considérables. Un quart des blessés était gravement atteint, et il fallut encore pratiquer une quarantaine d’amputations1. Larrey laissa ceux dont l’état était le plus inquiétant dans les villages voisins du champ de bataille, et évacua les autres sur Soissons où s’était opérée en bon ordre la retraite de l’armée.
On crut encore une fois l’armée française détruite ou dissoute et Napoléon perdu sans ressources. G était mal apprécier ce caractère qui ne connaissait pas le découragement et qui ne fut jamais plus grand que dans les revers. Il concentra et organisa son armée et marcha sur Reims, tombé au pouvoir des Russes, commandés par un général français, Saint-Priest. Il enlèva la ville le 13 mars, après avoir mis en déroute l’armée russe, et se plaça ainsi entre les communications des armées alliées. Les coalisés furent déconcertés par ce hardi coup de main d un adversaire qu’ils croyaient épuisé. L’Empereur marcha alors sur l’Aube. Schwarzenberg, affolé, se mit en retraite précipitamment devant lui et abandonna la ligne de la Seine. Il livra cependant, le 20 mars, la bataille d’Arcis- sur- Aube , pendant laquelle trente mille Français tinrent en échec cent mille coalisés, et qui coûta en tués et blessés trois mille huit cents hommes à l’armée française.
Toute la journée Larrey procéda à des opérations et à des pansements dans la ville. Les blessés de marque furent les généraux Corbineau, Levai, Jaussens et Chassé. Le nombre total s’élevait à sept cents, dont un tiers de gravement atteints exigèrent soixante -dix amputations. La plupart des blessures avaient été occasionnées par l’artillerie. Le soir de la retraite , le chirurgien en chef évacua ses blessés sur Paris par le pont de l’Aube sous une pluie de projectiles et courut
1 Rapport de Larrey au général Drouot, Soissons, mars 1814.