‹ Napoléon et LarreyChapitre 26 sur 319 · LA BATAILLE DES PYRAMIDES · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DES PYRAMIDES

L’armée se remit en marche le lendemain 3 thermidor (21 juillet), à deux heures du matin. Le voisinage de l’ennemi lui avait rendu son entrain, un peu altéré par les fatigues des jours précédents, et elle s’avançait, impatiente d’en venir aux mains, pleine d’ardeur et de confiance. Elle arriva dans l’après-midi en face d’Embabeh.

Le coup d’œil qui s’offrit alors à elle était saisissant et ne sortit jamais, dit Larrey, de la mémoire des soldats d’Égypte, destinés cependant, pour la plupart, à voir tant de choses et à figurer dans les plus merveilleux épisodes des plus grandes guerres de l’histoire. A gauche, le Nil bordant de ses flots argentés la ligne fauve du désert libyen. Au delà, émergeant de la ceinture que lui fait le grand fleuve, le Caire avec ses innombrables minarets , son enceinte mystérieuse et la croupe jaunâtre du Mokattam, qui supporte la fameuse citadelle élevée par Saladin. A droite, s’élevant dans les nuées, de gigantesques blocs de pierre d’un bleu sombre , dont les lignes dures et nettes se détachent avec un rare contraste sur le fond sans arbres ni verdure, aveuglant de lumière. Ce sont les Pyramides, qu’un mot de Bonaparte et la bataille qui va se livrer rendront plus célèbres que ne l’avait fait jusqu’alors leur antique origine. Et en face, dans la lumière crue qui inonde la plaine , un immense rassemblement de cavaliers dont les armes étincelantes jettent des feux au soleil. Ces mameluks, commandés par Mourad, sont au nombre de dix mille. Ils s’appuient à leur droite à Embabeh, sorte de camp retranché adossé au fleuve , dont le bey a confié la défense aux janissaires du pacha , et s’étendent à gauche jusqu’aux Pyramides, où quelques milliers d’Arabes forment leur aile extrême. C’est une véritable armée de soixante mille hommes qui se développe dans ce cadre incomparable, sur ce sol his-

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torique, où tant de fois le sort des armes a décidé de la destinée des empires.

Devant ce spectacle, Bonaparte fait suspendre la marche des troupes. Toutes les fibres de Fardent homme de guerre qu’il est se tendent en lui. Il n’a pas livré d’importante bataille depuis sa merveilleuse campagne d’Italie , et c’est la première fois depuis l’an Y qu’il trouve de nouveau en face de lui une grande armée en ligne à combattre, et qu’il va renouveler une de ces brillantes opérations tactiques qui ont toujours placé la victoire entre ses mains. De ces monuments qui évoquent à son imagination tout un grandiose passé et le souvenir des conquérants dont il est le descendant direct, de cette ligne superbe de cavaliers qui se déploie devant lui, son regard se retourne vers ses soldats poudreux, harassés par les fatigues et les souffrances de la route , n ayant pris depuis l’aube ni repos ni nourriture , mais dont l’allure vient de se redresser et dont la physionomie rayonne maintenant de confiance et de courage. Ce sont toujours les valeureuses troupes d’Italie. D’une simple phrase, il fait passer dans leur âme les sentiments qui l’agitent.

« Soldats, \ous allez combattre aujourd’hui les dominateurs de 1 Égypte. Songez que du haut de ces Pyramides quarante siècles vous contemplent. » A ces brèves mais saisissantes paroles répondent d’unanimes cris de confiance. — Ont-elles été prononcées? — On a dit, en effet, que cette allocution , devenue depuis si célèbre , était apocryphe. Elle nest, en effet, ni dans Berthier, ni dans Marmont, ni dans Savary. Mais elle est rapportée par Larrey1, dont les témoignages sont indiscutables; par Martin, dont l’ouvrage est cependant absolument hostile à Bonaparte; par Denon, qui comme lui faisait partie de l’expédition , et par tous les historiens, dont la plupart, comme Thibaudeau et Thiers, ont pu interroger des combattants des Pyramides. Il faut avouer, du reste, que la harangue est bien dans le genre déclamatoire de Bonaparte. Quant à l’heure de la journée où

1 Larrey, note.

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