‹ Napoléon et LarreyChapitre 251 sur 319 · DÉBARQUEMENT DE NAPOLÉON AU GOLFE JOUAN · texte numérisé non relu

DÉBARQUEMENT DE NAPOLÉON AU GOLFE JOUAN

de Napoléon. Il manque cependant un nom dans ces listes qui s’allongent tous les jours, c’est celui de Larrey. Le célèbre chirurgien appartient à la variété, déjà très rare à cette époque, des hommes qui ne se reprennent pas une fois qu’ils se sont donnés. Quoiqu’il risque la perte de ses places et de sa maigre dotation, il n’a pas le courage d’apporter son assentiment à la déchéance de l’homme qu’il a servi et auquel, malgré ses fautes, il reste tant attaché. Il partage les colères et les regrets de l’armée, se tient, sombre et triste, à l’écart de l’état-major, et s’absorbe dans les fonctions de son service.

On sait que la réaction du nouveau règne fut assez douce, malgré l’opposition formidable que rencontra le nouveau régime; et on a justement caractérisé cette période, si troublée et cependant empreinte d’une certaine mansuétude de la part du gouvernement, du nom significatif « d’anarchie paternelle ». En dépit de son attitude et de ses visites fréquentes à l’hôtel de la duchesse de Saint- Leu, de ses relations avec les partisans non ralliés de l’Empire, comme Lavalette et Savary, Larrey ne fut donc pas inquiété et conserva sa situation d’inspecteur général et de chirurgien de l’hôpital de la garde. Il faut dire aussi qu’il était protégé par sa popularité et l’estime universelle dont il jouissait, même auprès des souverains alliés. Cependant il n’y tenait plus, et il était sur le point de partir pour aller rejoindre Napoléon à l’île d’Elbe, quand éclata, comme un coup de foudre, la nouvelle du débarquement de l’Empereur au golfe Jouan et de sa marche triomphale sur Grenoble et Lyon. Le 21 du même mois il élait à Paris, et le Moniteur annonçait son arrivée en des termes aussi concis que significatifs : « Le roi et les princes sont partis cette nuit, l’Empereur est arrivé ce soir. »

Larrey passa la fameuse soirée d’attente aux Tuileries, avec les plus fidèles des anciens serviteurs de l’Empereur, le duc de Bassano, Rovigo, Caulaincourt, Daru, Decrès, Lavalette, Ségur, Davout, Exelmans, Lefebvre, Dejean et de nombreux officiers généraux. Au milieu de cette foule en délire qui remplit le palais, les perrons et les cours,

LES CENT-JOURS

Napoléon, acclamé, soulevé en triomphe, ne distingue personne et est porté, comme dans un rêve, par ce flot humain, jusqu’à son ancien cabinet impérial. Là il se ressaisit et fait appeler les membres de son ancien gouvernement, dont la plupart l’ont du reste prévenu et sont aux Tuileries. Il constitue la nuit même son ministère. Il demande Larrey. Sans tarder, l’ancien chirurgien de la Grande Armée se présente à lui. « Je ne suis pas étonné de votre empressement, lui dit-il; depuis longtemps je connais votre fidélité ; mais j’ai le regret, et je tiens à vous le dire, de n’avoir pas assez fait pour honorer vos services et de vous avoir laissé sans fortune. Comptez que je trouverai l’occasion de vous récompenser de vos sacrifices et de l’inaltérable dévouement que vous avez montré à vos blessés. » Puis il l’entretient des besoins de l’armée et lui signale brièvement l’importance des dispositions qu’il aurait à prendre dans la réorganisation des troupes à laquelle on allait procéder. Larrey sort plein de confiance; mais, au moment où il quitte le cabinet de l’Empereur, il se croise avec Fouché, qu’il déteste1, pour lequel il éprouve le plus profond mépris, et qui vient offrir ses services. Le loyal chirurgien éprouve, à la vue de ce personnage, une sensation pénible qui glace son enthousiasme, et il a dès ce moment l’esprit hanté par des idées de trahison.

Je ne reproduirai pas le récit si connu des événements qui eurent lieu pendant les Cent -Jours. Larrey employa ce temps à organiser ses ambulances, en vue de la reprise des hostilités. Il était à la fête si inopportune du Champ de Mars et reçut des mains de l’Empereur, avec des paroles élogieuses, le drapeau destiné à son département, pour qu’il le remît lui -même au président de la députation2. Au comble de la

1 Parmi les fiches qu’a laissées Larrey, et qui sont, comme on le sait, émaillées de notes sur les hommes de la Révolution et de l’Empire, j’ai trouvé sous l’enveloppe qui porte le nom du duc d’Otrante un carré de papier représentant un renard sans queue, dont la tête ressemble à Fouché. Au-dessous du dessin sont inscrits ces mots de la main de Larrey : cc Fouché. Ce moine défroqué avait le caractère, la ruse et la mine du renard sans queue. »

2 « Messieurs, dit l’Empereur, je suis satisfait de vous faire remettre ce drapeau par votre compatriote Larrey, qui honore l’humanité par son désintéressement et son courage. » (Extrait du procès-verbal de Buron, président de la députation.)

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